HISTOIRE

Tewodros II, Empereur conquérant et précurseur de l’Éthiopie moderne

Depuis 1769, l’Abyssinie (actuelles Ethiopie du Nord et Erythrée) est en proie à un morcellement du pouvoir, une récession économique et des agressions extérieures. Vers la moitié du XIXe siècle, un guerrier mettra fin à cette instabilité en réunifiant le pays sous son autorité, se faisant couronner empereur sous le nom de Tewodros II et jetant les bases de l’Ethiopie moderne

Par Sandro CAPO CHICHI

Origines 

Kassa Hailu Wolde Giyorgis est né vers 1818 dans la province de Qwara, située à l’ouest du pays près de la frontière soudanaise. Son père, Wolde Giyorgis, était un guerrier et gouverneur des provinces de Qwara, Dembiya et Chelga qui fut tué en défendant son territoire lors d’une des nombreuses razzias des Soudanais voisins. A la mort de son mari, sa mère Attetegab était devenue préparatrice de médicaments traditionnels contre les vers intestinaux et vivait dans la pauvreté.
Kassa fut brièvement élevé dans un monastère, avant de rejoindre l’armée de son oncle Kinfu, lui aussi guerrier et gouverneur. Mais comme le père de Kassa, il mourra aussi lors d’une incursion soudanaise à Qwara. Le pouvoir sur les localités de Qwara, de Chelga et de Dembiya revenait alors de droit à Kassa. Cependant, le pouvoir officiel éthiopien, alors situé à Gondar, était dans les mains de l’impératrice  Menen Liben Amede, qui avait usurpé cette province, la confiant à son fils, le Ras Ali II. Pour combattre cette injustice, Tewodros allait lever une armée, recrutant notamment parmi les paysans mécontents et spoliés par de nombreux chefs de province.

L’irrésistible ascension

Les nombreuses conquêtes de Kassa attirent bientôt l’attention de l’impératrice Menen. Celle-ci, épouse du vieil empereur fantoche Yohannes III, est la véritable détentrice du pouvoir de Gondar. Elle craint que l’ascension du guerrier du Qwara n’entrave l’accession au pouvoir de son fils le Ras Ali II, fils d’Alula de la branche yejju du peuple oromo. Elle choisit alors de nommer officiellement Kassa gouverneur du Qwara, puis de lui offrir Tewabetch, la fille du Ras Ali II comme épouse, espérant s’assurer de sa fidélité.
Mais un an plus tard, réclamant le Dembiya dont le Qwara était toujours amputé, il se retourne contre Menen qui est vaincue et capturée avec Yohannes III. Elle consent alors à rendre à Kassa le Dembiya contre sa libération en 1847.
Mais les ambitions du guerrier de Qwara ne tarissent pas et, cinq ans plus tard, il lance des attaques sur Gondar qui aboutiront, en 1853, à la chute du Ras Ali II, dont la dynastie Yejju régnait sur la cité depuis 1769. Kassa mettait ainsi fin à la « période des princes », marquée par la décentralisation du pouvoir éthiopien.
Il défait ensuite le seigneur Wube, maître des provinces du Tigray et du Semen et, quelques jours plus tard, en février 1855, il est couronné Negusa Nagast, « roi des rois », sous le nom de Tewodros II. Il conquiert ensuite la région du Shewa, prenant en otage le fils de son souverain qui grandira à sa cour et deviendra le glorieux empereur d’Abyssinie Menelik II. Le pays unifié, Tewodros va désormais s’attacher à le défendre de la menace extérieure du Soudan égyptien. Pour ce faire, il faut doter le pays d’une armée professionnelle, ce qu’il fait avec des armes modernes. Témoin des incursions esclavagistes des Soudanais au cours desquelles son père et son oncle périrent, il proclame aussi de nombreuses lois bannissant l’esclavage dans l’empire.

Le déclin

Craignant le pouvoir religieux contestataire de son règne, Tewodros oblige, en 1860, un grand nombre de prêtres à quitter les monastères et à travailler dans les champs contre leur gré. Devant des contestations à la tête desquelles se place l’Abouna Salama, l’autorité religieuse du pays et égyptien d’origine, Tewodros exile ce dernier. Cette décision va provoquer une révolte populaire plus grande encore à laquelle vont se rallier les anciens seigneurs déchus par l’empereur.
Des répressions abusives par l’armée impériale dans les marchés entraînent la grève des marchands musulmans craignant pour leur sécurité. Tewodros réagit en les convertissant au christianisme de force créant un nouveau problème religieux en 1864. La mort de l’Abouna Salama est le point d’orgue de cette période de chaos généralisé, qui entraînera la désertion massive de soldats de l’armée impériale, la reprise de razzias égypto-soudanaises et la réoccupation de leurs anciennes possessions par d’anciens seigneurs de guerre dont le futur Menelik II qui prend le pouvoir au Shewa.
Son pouvoir menacé, Tewodros fait appel au Royaume-Uni, espérant bénéficier d’une solidarité chrétienne contre l’envahisseur musulman égypto-soudanais. Devant la lenteur des négociations et la situation de plus en plus critique de son pays, il jette en prison des diplomates britanniques. Il essaie aussi, sans succès, d’obtenir l’aide des Français et des Russes. Devant le refus de Tewodros de libérer ses ressortissants, le Royaume-Uni lance une expédition punitive sur l’Abyssinie.
Après avoir été vaincu le 10 avril 1868 lors de la bataille d’Aroge, Tewodros libère les captifs européens et se suicide trois jours plus tard.

Ce geste, qui témoigne de l’honneur d’un homme qui aura préféré la mort à l’humiliation et à la soumission, réconcilie le peuple abyssinien avec la mémoire de Tewodros, le grand conquérant qui avait tenté de faire sortir son pays des terres arides de la désunion pour en faire un État unifié et puissant, prêt à affronter l’avenir.