HISTOIRE

Juan Latino, poète noir de la Renaissance espagnole

Juan Latino (né vers 1518, probablement mort entre 1594 et 1599) est un ancien esclave africain, grammairien, auteur humaniste et membre de l’Université de Grenade en Espagne. Il est des plus importants auteurs écrivant en latin de la Renaissance et il apparaît comme l’un des plus importants responsables de la latinisation des élites de Grenade après la conquête de la ville par les Chrétiens au 15ème siècle.

Par Sandro CAPO CHICHI

Origines et études
Juan naît vers 1918. Il est le fils d’esclaves noirs africains probablement membres d’ethnies principalement sahéliennes comme les Wolofs, les Peuls ou les Mandingues ou peut-être du Cap Vert, de São Tome ou de la région du Congo. Ces populations sont en effet connues pour être les plus représentées parmi les esclaves noirs africains présents à Grenade au 16ème siècle. Dans une courte autobiographie, il se décrit toutefois comme un Ethiopien. La motivation derrière cette association serait à chercher dans le contexte de l’époque. Les Espagnols d’alors sont en conflit avec les Musulmans d’Afrique du Nord et méprisent, en tant que chrétiens l’Afrique païenne d’où proviennent au demeurant leurs esclaves noirs. Juan grandit comme esclave au domicile de Gonzalo Fernandez de Cordoba, duc de Sessa où il doit servir le petit-fils de ce dernier. Appelé originellement Juan de Sessa (avant d’opter pour le nom de Juan Latino en référence à son usage de la langue latine), il assiste aux cours de son maître qu’il assimile, parvenant à maîtriser  latin et grec, à obtenir son affranchissement. Il obtient aussi son baccalauréat à l’âge de 28 ans en 1546, probablement grâce à l’appui de son protecteur l’archevêque Pedro de Guerrero. Grâce à ce dernier, il poursuivra ses études jusqu’à l’obtention d’une licence dix ans plus tard. Il intègrera ensuite le personnel de l’Université de Grenade et enseignera la grammaire dans le collège royal appelé La Cathédrale.
Intégration dans la société grenadine

Entre temps, toujours grâce au soutien de l’archevêque Guerrero il s’était marié en 1548 avec Anade Cardeval, une femme de la Haute Société grenadine d’alors. Ce mariage permet de l’intégrer davantage dans la société grenadine dans laquelle il souhaite être reconnu comme un membre à part entière. Pour ce faire, il va de plus devenir l’un des moteurs de la littérature à Grenade, dont la culture, après des siècles de domination musulmane cherche à se reconstruire une identité culturelle européenne.  Juan y contribue à travers sa maîtrise des lettres classiques qui en fait un des moteurs de la Renaissance et de l’Humanisme en Espagne. La dernière apparition de Juan à l’Université date de 1587. Il meurt probablement entre 1594 et 1599 après avoir donc enseigné la grammaire à des étudiants pendant près de 30 ans.

Oeuvre et Héritage

Les oeuvres de Juan Latino sont peu nombreuses. Elles sont au nombre de trois (Epigrammes, Austrias Carmen, De translatium corporum regalium) et sont principalement des descriptions laudatives de personnages importants de l’époque basées sur une forte influence des canon gréco-romains. Contrairement à ce qui a pu être avancé dans la littérature traitant de Juan Latino, son oeuvre n’est pas sans écho de sa négritude. En se présentant comme Juan l’Ethiopien chrétien et en faisant référence à l’Ethiopie présente dans la Bible, il légitime ainsi le droit aux Africains d’être des Chrétiens comme ou même plus que les Européens peuvent l’avoir. On peut au demeurant trouver dans Austrias Carmen une réponse cinglante à ce qui pourrait aujourd’hui être considéré comme une réaction afrocentrique à de l’eurocentrisme : « Parce que si mon visage noir déplaît à vos ministres, un visage blanc n’est pas non plus plaisant chez les Ethiopiens. Quiconque visitant les parties de l’Est ne sera pas apprécié s’il a l’air blanc. Les nobles là-bas sont tous noirs et leur roi l’est aussi ». Juan Latino est considéré comme un véritable célébrité dans l’Espagne de son époque et est souvent vu comme le symbole d’une ascension hiérarchique, que son statut d’esclave noir n’a pas empêché d’atteindre. Il est aussi mentionné par Cervantes dans Don Quichotte, il est vrai de manière ironique en référence à sa connaissance du latin qui tombe en désuétude chez de nombreux lettrés espagnols de l’époque. Juan Latino est aussi personnage éponyme d’une pièce de théâtre de JImenez de Enciso, qui évoque sa trajectoire exceptionnelle. Juan Latino demeure un membre des auteurs d’importance de l’Histoire de l’Espagne. Une autre histoire, celle du monde noir, ne demande qu’à l’y accueillir avec la même fierté.

Bibliographie
Adela Fabregas, Juan Latino ou la reconversion humaniste de la Grenade du XVIe siècle, Actes du Colloque “ Les africains et leurs descendants en Europe avant le XXe siècle”.

 Baltasar Fra-Molinero “Juan Latino and His Racial Difference.” Blacks in the European Renaissance.
Cambridge University Press, 2005

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