CULTURE

Mariama Bâ, mère de la littérature sénégalaise

Mariama Bâ  (1929-1981) était une institutrice, femme de lettres et activiste sénégalaise. A travers sa brillante oeuvre littéraire, elle a notamment dénoncé les maux subis par les femmes dans certaines sociétés africaines traditionnelles.

Par Sandro CAPO CHICHI / nofi.fr

Origines et jeunesse

Maria Bâ naît le 17 avril 1929 à Dakar. Elle est la quatrième fille d’Amadou Bâ et de Fatou Kiné Gaye. Son père est un influent homme politique qui occupera la fonction de maire adjoint de Dakar et de premier ministre de la santé publique et de la population sous la Loi-cadre. Fondateur d’un important journal, L’Informateur Dakarois, il recevra aussi les honneurs de la France pour avoir été blessé à deux reprises durant la Première Guerre Mondiale.
A moins de quatre ans, la petite Mariama perd sa mère des causes de la peste. dont elle ne garde que peu de souvenirs. Elle ne connut également que peu de ses soeurs aînées, mortes à deux années d’intervalle. En l’absence d’une figure maternelle qu’il juge indispensable à son éducation, c’est à leurs grand-parents maternels qu’Amadou Bâ confie l’éducation de ses deux filles.

Le grand-père maternel de Mariama Bâ, El Hadji Macoumba Diop, était un homme discret et pieux musulman. Sa grand-mère Coumba Diaw Dior était une femme fière et forte, héritière de
la lignée royale des souverains de l’état wolof de Cayor. Incarnation vivante du matriarcat africain pilier de la société et garante de l’ordre social, elle aura une très forte influence sur sa petite-fille, sur son caractère, sa foi musulmane ardente et sa perception des droits des femmes.

Cette influence de Yaye Coumba sera complétée, dans le modelage idéologique de la jeune Mariama, par l’ouverture de son père aux cultures aux normes sociales occidentales. Celui-ci insiste auprès de la grand-mère pour que ses filles aillent à l’école. Face à Yaye Coumba, la grand-mère, c’est en quelque sorte le choc des cultures. D’un côté, la vision d’une femme africaine aux droits affirmés avec l’âge mais figés, de l’autre d’une femme occidentale aux droits limités mais qu’elle souhaite faire évoluer pour être identiques à ceux des hommes. De cette confrontation, Yaye Coumba gardera la grande soeur, Maguette pour la seconder dans ses tâches ménagères. Mariama Bâ de son côté, étudiera dans une école de filles.

L’éducation et la révélation

La jeune Mariama fait de brillantes études dans l’école des filles de Dakar. Cette réussite lui ouvre les portes de la prestigieuse Ecole Normale des Jeunes Filles de Rufisque. Au terme d’un examen d’entrée, elle offre à ses pensionnaires ce qui est considéré comme pour les jeunes filles de l’Afrique Occidentale Française, le meilleur enseignement occidental possible de l’époque. Mariama intègre l’Ecole comme major de sa promotion. Bien que quelque peu déboussolée par la rigueur imposée par l’internat, elle y brillera de tous ses feux, notamment dans les disciplines littéraires. Sa vocation de femme de lettres qu’avait fait germer son imagination et les livres rapportés par son père , allait éclore dans cet internat dans ce cadre rigide si propice à l’imagination. Son premier fait d’armes intervient lorsque dans un de ses cours, on lui demande un travail littéraire inspiré de deux vers de l’auteur français Châteaubriand :

« Combien j’ai douce souvenance
Du joli lieu de mon enfance »

Elle y délivre, à 18 ans une oeuvre remarquable sur son enfance dans la maison de ses grand-parents à Dakar. Elle y dénonce notamment les méfaits de l’imitation de la culture française sur la société sénégalaise colonisée ainsi que les conditions de vie des femmes. Ce texte sera une première consécration pour Mariama et son oeuvre sera citée par de nombreuses revues, manuels scolaires et ouvrages, le plus célèbre d’entre eux étant Gabriel Genevoix, Prix Goncourt 1925, qui fera référence à l’oeuvre de Mariama Bâ dans son oeuvre Afrique Blanche-Afrique Noire en 1949. A la fin de son cursus à Rufisque en 1948, Mariama est devenue, dans le monde francophone, la voix de la jeunesse africaine.

Les vies de couple
Enseignant alors en parallèle de ses études,  elle se prépare à continuer ses études. Le destin en décide autrement, mettant sur sa route deux obstacles à cette voie. Le premier est la mort de sa grand-mère adorée qui la bouleverse. Le second est la rencontre de son premier époux Bassirou N’Diaye de onze ans son aîné et déjà père de trois enfants. Leur passion, qui durera quatre ans, produira trois filles. Il ne pourra toutefois survivre aux conflits entre les deux amants. Bien qu’amoureux de Mariama et ouvert par principe à sa vision occidentalisante de la femme africaine, le tempérament de ‘Bass’ remettra sans cesse en question le rôle de son épouse défiante, souhaitant dans les faits l’associer à un rôle plus traditionnel.

Après cet amour tumultueux, Mariama cherche le calme dans l’amour. Elle épouse Son époux suivant, Ablaye N’Diaye, un médecin plus discret avec qui elle aura une autre fille. Mais pour des raisons aussi dues à des différends sur leur conception de l’épouse, le couple se sépare.

Son troisième et dernier mariage se produira avec Obeye Diop. Il durera vingt-cinq ans et produira huit enfants. Cette union prendra naissance dans le contexte de des indépendances des années 50. L’engagement conjugal de Mariama avec Obeye sera couplé d’un engagement dans les idéaux politiques de son nouvel époux, membre du Parti Socialiste et qui deviendra Ministre de l’Information et Député du Parti Socialiste. Malgré cette proximité d’avec le pouvoir, Mariama ne cédera pas à ses sirènes. Elle élève ses enfants et est active dans le combat pour la lutte pour le droit des femmes à travers sa participation à des groupes de solidarité féminine. Elle représente notamment, en 1979 toutes les associations féminines de tout le pays lors de la Journée de la Femme Sénégalaise.

La fin de l’amour et la reprise de l’écriture
Comme les deux premiers, le dernier mariage de Mariama Bâ se terminera par un divorce. Elle reprend alors sa passion de jeunesse, celle qui en avait fait la célébrité : la littérature. Il en sortira deux oeuvres imprégnées de l’impact de l’amour et de la société sénégalaise sur sa vie de femme. La première, Une si longue lettre met en scène le personnage de Ramatoulaye qui à travers des lettres à une vieille amie, y raconte la mort de son époux et ses souvenirs. Y sont évoquées de nombreuses thématiques : la condition de la femme sénégalaise sous le joug des traditions oppressantes et de ses collaborateurs, ainsi que les méfaits de la colonisation. Sorti en 1979, plus de 30 ans après son premier succès, il est primé et traduit dans de nombreuses langues.

Pourtant, à cette époque, Mariama est atteinte d’un cancer du poumon. Sa vie et sa carrière tardive seront brutalement fauchés le 17 août 1981. Lui survivront, outre ses enfants biologiques, une oeuvre intitulée Un Chant Ecarlate qui raconte l’échec d’un mariage mixte du fait des différences culturelles et une nation sénégalaise orpheline de sa mère de lettres, qui lui avait appris à lire la femme de manière différente.

Référence
Mame Coumba Bâ / Mariama Bâ ou les allées d’un destin