POLITIQUE

Quand Malcolm X flirtait avec l’extrême droite américaine

Saviez-vous que Malcolm X avait partagé la scène avec le dirigeant de l’American Nazi Party et négocié avec le Ku Klux Klan

Aussi étonnant que cela puisse paraître, suprématistes blancs et nationalistes noirs peuvent avoir des intérêts communs. C’est par exemple ce que démontre le rapprochement entre l’American Nazi Party (ANP) de Georges Lincoln Rockwell ainsi que du Ku Klux Klan et de la Nation of Islam (NOI) d’Elijah Muhammad.

Tout d’abord, il s’agit de faire plus ample connaissance avec l’Américan Nazi Party de George Lincoln Rockwell, qui est peu connu de notre coté de l’Atlantique.

Initialement appelé la World Union of Free Enterprise National Socialists (Syndicat mondial des Nazi), ce premier parti politique américain fondé par George Lincoln Rockwell, un ancien capitaine de corvette de l’United States Navy, fut rebaptisé, en 1960, l’American Nazi Party. L’idéologie de l’ANP puisait principalement dans les idéaux racistes et politiques du Parti National-Socialiste des travailleurs allemands d’Adolf Hitler pendant l’ère du IIIReich. En d’autres termes, il s’agissait d’un « joyeux » rassemblement de Yankees d’Extrême-Droite, antisémites, homophobes, nationalises et suprématistes (rien que ça…). Rockwell et ses hommes arboraient d’ailleurs régulièrement les uniformes « Hugo Boss » de la Wermarcht [1], ainsi que les symboles du nazisme.

Le chef du parti nazi américain George Lincoln Rockwell face à Martin Luther King Jr., en 1965

Le 25 août 1967, Rockwell est assassiné par un ancien membre de son groupe, se qui entraîne de facto l’explosion de l’organisation.

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L’une des actions les plus notables de l’ANP de M.Rockwell a sans nul doute été sa tentative d’alliance avec l’organisation politico-religieuse afro-américaine Nation Of Islam en 1961. Étrange pour un parti politique d’extrême-droite qui dès sa genèse qualifiait les afro-américains de « Niggers » et considérait les Noirs comme intellectuellement inférieurs aux blancs.

Néanmoins, Néo-Nazis et Black Muslims partageaient une choses en commun : le séparatisme racial. Dès lors une alliance stratégique n’impliquant aucune amitié, mais uniquement des intérêts convergents était envisageable. En effet, pour la NOI, qui créait avec brio des institutions séparées à destination des personnes d’ascendance africaine aux États-Unis, aspirait surtout à la création d’un État propre aux Africains-Américains. De son coté, l’American Nazi Party désirait bâtir une nation uniquement composée de personnes de souches européennes (notamment anglo-saxonne et nordique). Ils partageaient, de plus, une aversion pour les unions interraciales. Ainsi, une collaboration pratique, au-delà de la simple rhétorique était possible.

Du reste, George Lincoln Rockwell disait d’Elijah Muhammad, à ses partisans, que ce dernier avait :

« Rassemblé des millions de personnes grossières, immorales, ivres, sales, paresseuses et répugnantes appelées ‘niggers’ et les a inspiré au point qu’ils sont devenus des êtres humains propres, sobre, honnêtes, laborieux, dignes, dévoués et admirables, malgré leur couleur (…) Muhammad sait que le mélange est une supercherie juive et qu’il ne conduit qu’à l’aggravation des problèmes qu’il est censé résoudre (…) J’ai parlé aux dirigeants musulmans et je suis certain qu’un plan viable pour la séparation des races pourrait être effectué à la satisfaction de tous les intéressés, à l’exception des agitateurs communistes-juifs. » [2]

Plus important encore, il s’agissait aussi (surtout) d’établir une trêve entre les Redneck nostalgiques de la période esclavagiste et les Mosquées de la Nation Of Islam. C’est dans ce cadre que selon Manning Marable [3], Malcolm X se rendra, à la fin du mois de Janvier 1961 à Atlanta afin de rencontrer secrètement le Ku Klux Klan, en vue d’établir une trêve avec l’organisation suprématiste blanche américaine. Officiellement, comme en témoignent les lettres échangées entre Elijah Muhammad et J.B Stoner, les sépéparatistes noirs et blancs étaient en guerre, mais officieusement, il était de l’intérêt du Klan et de la NOI de s’associer. Selon Malcolm X, La Nation Of Islam souhaitait activement acquérir des terres agricoles dans le Sud. Pour y parvenir, cependant, il fallait que le Klan accepte un « cessez-le-feu » avec les Musulmans Noirs. Il a donc été convenu que si les Black Muslims ne venaient pas en aide aux intégrationnistes du Mouvement des Droits Civiques dans le Sud, les mosquées resteraient intactes…

Jesse Benjamin Stoner, un des dirigeants du Ku Klux Klan et Elijah Muhammad leader de la Nation of Islam

Le dimanche 25 juin 1961, le leader de l’American Nazi Party, accompagné de 10 des ses « soldats », est venu assister à un rassemblement de la Nation Of Islam au Uline Arena à Washington. Entourés par 8 000 membres de la NOI, c’est admiratif qu’ils ont observé l’organisation et la discipline martiale des disciples d’Elijah Muhammad. Les journalistes noirs présents sur place ont voulu connaître le ressenti de Rockwell. Pour lui, il était en présence de « nazis noirs » musulmans (c’était un compliment dans sa bouche). Il ajouta :

« Je suis pleinement en accord avec leur programme et j’ai le plus grand respect pour M. Elijah Muhammad. »

Malgré tout, il précisera son seul désaccord avec  le « Muslim Program« . Pour Rockwell, la séparation ne pourrait passer que par le « Back to Africa »  (le rapatriement) des afro-américains :

« Ils veulent un morceau de l’Amérique et je préfère qu’ils aillent en Afrique ».

Les néo-nazis ont été grandement impressionnés par le professionnalisme et la mise en scène millimétrée du rassemblement lors duquel Malcolm X prononça le discours  enflammé « La séparation ou la mort« . Elijah Muhammad, qui devait s’exprimer ce soir là, ne le fit pas pour cause de maladie.

« Les musulmans ne sont pas pour l’intégration et ni pour la ségrégation«  dira-t-il. En s’adressant au public, le porte-parole national de la NOI demandera ce pour quoi ils luttaient. Le public lui répondra comme un seul homme « LA SÉPARATION« . Ces propos ont été abondamment applaudis par Rockwell et ses affidés. Vous ne serez donc pas étonné d’apprendre que lors de la collecte de fonds, même le patron du parti nazi américain mis la mains à la poche (il aurait offert la somme de 20$ si l’on en croit le Washington Daily News du 25 Juin 1961).

Une fois le rassemblement terminé,  Rockwell a faussement affirmé au journaliste que la NOI l’avait sollicité pour qu’il prenne la parole. Cette parole, il ne la pendra devant les membres de la Nation of Islam que l’année suivante. Entre temps, Rockwell est resté en contact avec Malcolm X, via « des télégrammes occasionnels et des messagers lors de l’arrivée de Malcolm dans la région de Washington« .

Un an plus tard donc, le 25 février 1962, Rockwell et un contingent de dix néo-nazis sont de nouveau venus assister à un rassemblement de la NOI. Il s’agissait du « Saviours Day » célébré cette année là à Chicago, à l’International Amphitheater. Plus de 12 000 Black Muslims étaient présents pour l’occasion. Cette fois encore, Malcolm X s’est exprimé devant l’auditoire avant d’introduire son mentor Elijah Muhammad. A l’issue de l’allocution du leader de la NOI, ce fut au tour de Rockwell de monter sur scène et de prendre la parole.

George Lincoln Rockell prennant la parole devant les « Black Muslim » en février 1962 lors du Saviours Day. Nous ne saurons jamais si c’est la présence ou le discours du patron de l’American Nazi Party qui fait rire ainsi Malcolm X au second plan…

C’est en uniforme nazi complet et accompagné de deux hommes de main, qu’il a exprimé sa fierté d’être en présence des Black Muslims, expliquant par la suite qu’il voyait en Elijah Muhammad, le Adolf Hitler noir…

« Vous savez que nous vous appelons nègres. Mais ne préfèrez-vous pas plutôt être confrontés à des hommes blancs sincères qui vous disent en face ce que les autres disent derrière votre dos? Gagner quelque chose à traiter avec un tas de mouchards lâches et blancs? Les libéraux jaunes [traitres, ndlr] qui vous disent qu’ils vous aiment, vous excluent en toute sécurité de toutes les manières qu’ils connaissent. Je n’ai pas peur de me tenir ici pour vous dire que je hais le mélange des races et que je le combattrai jusqu’à ma mort, poursuivit Rockwell. Néanmoins, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour aider l’honorable Elijah Muhammad à réaliser son plan : celui de tous vous ramener dans votre pays, l’Afrique. » [4]

Il faut tout de même noter qu’une partie de l’assistance à ricané et hué le discours de Georges Lincoln Rockwell. Cepandant, Elijah Muhammad et Malcolm X l’ont applaudi avec enthousiasme [5]. Le leader historique de la NOI s’exprima à ce sujet dans le numéro d’avril 1962 de Muhammad Speaks:

M. Rockwell (du Parti nazi américain) a bien parlé. Il a été à la hauteur de son nom. Il ne vous demande pas à vous ni à moi de le suivre. Il a approuvé la position que vous et moi prenons. Pourquoi ne pas applaudir? Aucun autre blanc ne veut que vous fassiez une telle chose. Son propre peuple va le blesser ou essayer de le blesser, vous avez entendu ce qu’il a dit, uniquement parce qu’ils ont pris le parti de voir que vous êtes séparés pour obtenir la justice et la liberté (…) A quoi vous devez vous asseoir là-bas et tenir votre main quand vous savez qu’il dit la vérité. Non, le problème est que vous avez peur de mourir! Vous ne voulez pas que le maître esclavagiste blanc dise: « J’ai entendu dire que vous étiez là-bas, à écouter et amuser les nazis allemands ou le chef du cercle blanc. » Qu’est-ce que cela peut nous faire s’ils sont blancs ? S’ils nous disent la vérité, où est le problème ? Nous nous lèverons la tête et nous applaudirons! »[6]

Le Cas Malcolm X/Nation Of Islam, n’est pas un cas isolé. Nous pourrions aussi évoquer Marcus Garvey, l’un des pères fondateur du panafricanisme, qui au cours de l’été 1922, aurait secrètement rencontré Edward Y. Clarke, un autre dirigeant du Ku Klux Klan [7]. Au sujet de l’organisation des encagoulés Marcus Garvey affirma ceci :

« Le Ku Klux Klan va rendre le pays blanc. Ils sont parfaitement francs et honnêtes à ce sujet. Les combattre ne vous mènera nulle part. »

Préférant le Loup plus direct au Renard fourbe, Marcus Garvey, n’avait aucune peine à affirmer ceci :

« Je considère le Ku Klux Klan, les clubs anglo-saxons et les associations américaines blanches, en ce qui concerne le nègre, meilleurs amis de la race que tous les autres groupes de blancs hypocrites réunis. J’aime l’honnêteté et le fair-play. Vous pouvez m’appeler l’homme du Ku Klux Klan si vous voulez, mais, potentiellement, tout blanc est un membre du Ku Klux Klan, en ce qui concerne le Noir en concurrence avec les Blancs socialement, économiquement et politiquement est concerné, et il est inutile de mentir » [8]

Voici comment certains des plus éminents dirigeants  de la cause noir, ont pour divers intérêts stratégiques coopéré avec l’extrême-droite, convaincus de faire ainsi avancer ladite cause.

Note et références :

[1] La Wehrmacht (« force de défense » en français) désigne l’Armée du IIIe Reich entre  21 mai 1935 et jusqu’à sa dissolution officielle en août 1946. C’est Hugo Boss qui assurera la production des uniformes militaires de la 1ère milice d’Hitler les « Chemises Brunes » et par la suite de ceux de la Schutzstaffel  (les SS), des Jeunesses hitlériennes ainsi que de la Wehrmacht…

[2] George Lincoln Rockwell, The Rockwell Report, 1 Janvier 1962

[3] Manning Marable, Malcolm X : une vie de réinvention (1925-1965),

[4] The Stormtrooper, Mars/Aout 1964 et Fevrier 1962, 6/11; Chicago Sun-Times, 26 Février 1962.

[5] ADL, FACTS, vol. 15, no. 2 (Octobre 1963)

[6]  Muhammad Speaks, d’Avril 1962

[7] Le New York Times a rapporté les commentaires de Garvey concernant le rendez-vous le 10 juillet 1922)

[8] Marcus Garvey, Negro World, Septembre 1923

Panafricaniste dans l’âme, j’œuvre à mon humble niveau à réunir les membres de la grande famille africaine à travers le monde.

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