HISTOIRE

Le scandale des enfants réunionnais enlevés pour peupler la France

« Si c’est possible, je voudrais revoir mon île. Au moins embrasser la terre… C’est ce que je voudrais avant de fermer les yeux, revoir mon pays, connaître ma culture. » Jean-Yves Cardia

Par Sandrine D./nofi.fr

Entre 1963 et 1982, plus de 2150 enfants furent arrachés de la Réunion, leur île natale, pour repeupler les campagnes françaises. Découvrez le scandale des enfants réunionnais enlevés en toute discrétion pour pallier au manque de population des départements ruraux tels que la Creuse, le Cantal, les Pyrénées orientales ou encore le Tarn.

Michel Debré, père fondateur de la Vème République et grand ami du Général de Gaulle, était à l’époque député de la Réunion, devenue département français en 1946. La situation sanitaire et sociale y était alors dramatique avec des institutions délabrées, beaucoup de pauvreté, un taux de chômage avoisinant les 40%, et une démographie galopante. On comptait une moyenne de sept enfants par femme, tandis que les campagnes reculées de la France se vidaient, victimes d’un exode rural massif. Pour pallier à la surpopulation présumée de la Réunion, et la désertification de zones de la métropole, Michel Debré eut l’idée de repeupler les campagnes françaises en y envoyant des enfants réunionnais. De plus, venant de perdre l’Algérie, la France craignait que les indépendantistes réunionnais lui arrachent la Réunion, il fallait désamorcer la situation.

Les cibles devaient être des « pupilles de l’État », c’est-à-dire des enfants abandonnés ou orphelins. Pourtant, nombre de ces enfants envoyés en métropole avaient en réalité des parents. Parmi ceux-ci, des personnes marginalisées ou illettrées auxquelles on a fait signer un procès-verbal d’abandon d’enfant, alors qu’ils ignoraient de quoi il s’agissait. Les fonctionnaires de la DASS se présentaient chez eux, leur expliquant leur situation de pauvreté et proposant d’y remédier. Ils demandaient de leur confier les enfants, qui iraient en métropole, un véritable eldorado où ils pourraient être vêtus, nourris et faire de grandes études. Par ailleurs, ils reviendraient au pays tous les ans pendant les vacances scolaires. En signant, ces parents ignoraient qu’ils abandonnaient leurs droits parentaux et qu’ils ne reverraient plus jamais leurs enfants. D’autres parents refusant de signer, les documents étaient alors falsifiés et les enfants raflés en pleine rue.

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Les outils qui permettront à Michel Debré de mener à bien sa politique migratoire seront le BUMIDOM (Bureau pour le développement de l’immigration intéressant les DOM) qui s’occupera de déporter les enfants, et le CNARM (Comité national d’accueil pour les réunionnais en mobilité) les prenant en charge à leur arrivée sur le territoire métropolitain. Si certains enfants étaient heureux de prendre l’avion pour la première fois, arrivés à destination, 10 000 km plus loin, c’était une autre histoire. De la grisaille, un froid mordant, des inconnus, la famille qui commençait à manquer…Mais ils n’avaient nul choix, certains étaient adoptés, d’autres restaient en foyer et d’autres encore étaient exploités par des fermiers, qui les utilisaient comme domestiques gratuits. Les grandes études promises aux parents n’étaient que du vent, à la place, la souffrance du déracinement, les maltraitances y compris sexuelles, la déculturation et le racisme. Beaucoup de ces enfants plongés dans le désespoir souffriront de dépression, d’autres, trop gravement traumatisés se suicideront.

« En arrivant à l’aéroport d’Orly, on nous triait comme des bêtes. On nous répartissait dans les différents cars sans savoir où on allaitIl y avait une banderole “Bienvenue aux Réunionnais”, mais dans ma tête, c’est toujours resté “Bienvenue aux esclaves !” Car moi, j’ai été placé comme esclave. Il n’y a pas d’autres mots… comme esclave ! Une voiture est venue me chercher et m’a emmené dans une ferme. Je croyais que j’aurais une nouvelle famille qui allait m’adopter. Mais en fait, c’était pour travailler. A 13 ans ! Ils avaient refusé de m’envoyer à l’école. Je débutais dès 5 heures du matin. Il fallait d’abord s’occuper des 60 vaches et de la centaine de brebis. Puis il fallait aller labourer les champs ou tailler les arbres. La journée ne prenait fin qu’aux alentours de 22 heures. 7 jours sur 7. Et puis j’étais battu, pour tout ou rien. S’il restait quelques gouttes de lait dans le pis d’une vache, si ça n’allait pas, je prenais une volée ! Mais rien n’allait… Tout était un prétexte pour m’en mettre une. Parfois, c’était même des coups de pied dans le ventre. Je me mettais en boule et j’attendais que les coups arrivent. J’en veux à l’Etat français, et même aux personnes qui le gouvernent actuellement, car elles ne font rien non plus. Et j’en veux surtout à la DDASS ». Martin Baumer

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Stèle en mémoire des enfants réunionnais déportés, érigée à l’aéroport Roland Garros.

En 1969, Alix Hoair, directeur du foyer de Guéret, tire la sonnette d’alarme. Il signale à Michel Debré la détresse de ces enfants déracinés et leurs demandes incessantes de rentrer chez eux. Il exige que les promesses de retour à la Réunion durant les vacances soient tenues, en vain. En 1975, Pierre Denoix, le directeur général du Ministère de la Santé également professeur de neuropsychiatrie infantile, demande impérativement à Michel Debré de cesser ses « pratiques de déportation d’enfants », vectrices de troubles mentaux à cause du déracinement qu’elles imposent. Il ignore à nouveau ces plaintes. En 1978, suite à un rapport réclamé par Simone Veil, le Ministère de la santé ré-affirme que séparer des enfants de leur famille est très néfaste pour leur construction psychique. De plus, entre-temps, avec l’augmentation du niveau de vie à la Réunion, la maîtrise du nombre de grossesses ainsi que le développement de l’Aide Sociale à l’enfance et des structures d’accueil, il n’était plus question d’exiler des enfants. Après dix-huit années prend fin la politique migratoire impulsée par Michel Debré, dans une indifférence médiatique.

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Pourtant, en 2001, le scandale des enfants réunionnais déportés éclate au grand jour. Jean-Jacques Martial, enlevé à l’âge de six ans à la Réunion, publie « Une enfance volée », un ouvrage où il relate son calvaire. Puis, il assigne l’État français devant la justice, réclamant un milliard d’euros à titre de dédommagement, pour « enlèvement d’enfant, séquestration, rafle et déportation ». D’autres se reconnaissent à travers son témoignage, s’organisent en associations qui se fédèrent pour réclamer justice. Mais ils seront déboutés systématiquement, au motif que la législation en vigueur de l’époque a été respectée.  Si les recours en justice sont éteints, les réunionnais déportés souhaitent toujours ardemment retrouver leurs racines et comprendre ce qui s’est passé.

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Jean-Jacques Martial, premier « enfant de la Creuse » à avoir porté plainte, se rendant pour la première fois à la Réunion.

Le 19 février 2014, sous l’impulsion d’Ericka Bareigts, alors députée de la Réunion, une résolution est votée par l’État, qui reconnaît sa responsabilité morale dans cette affaire. Une commission nationale d’experts est alors mise en place dans le but de déterminer des mesures concrètes en faveur des victimes. Récemment, l’ancienne ministre de l’Outre-mer, Ericka Bareigts, a pu annoncer la prise en charge par l’État d’une aide psychologique et la création d’une bourse de mobilité, consistant à financer chaque trois ans un retour sur l’île de la Réunion.

En février 2018, les travaux définitifs de la Commission nationale d’experts devraient être rendus.

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Éricka Bareigts, ministre de l’outre-mer d’origine réunionnaise, serrant dans ses bras un « enfant de la Creuse ».

Originaire de la Caraïbe, je suis une amoureuse de nos riches et fascinantes cultures noires. J'aime particulièrement conter nos belles histoires.

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