CULTURE

Les Antillo-Guyanais et l’Afrique : une vieille histoire ininterrompue

La croyance populaire présente souvent l’abolition de l’esclavage en 1848 comme la fin des relations de peuplement entre Noirs des Antilles françaises, de la Guyane et l’Afrique noire. Il n’en est rien.

Par Sandro CAPO CHICHI / nofi.fr

Africains aux Antilles juste après l’abolition de l’esclavage
Après l’abolition de l’esclavage, les sociétés antillaises et guyanaises restent dépendantes de l’économie de plantation. Privés de leurs anciens esclaves, les anciens planteurs et possesseurs d’esclaves vont chercher un moyen de remplacer cette main d’œuvre perdue. Avec l’aide du gouvernement français, ils vont organiser la ‘migration’ de près de 30 000 Africains, essentiellement originaires des régions du Congo entre 1857 et 1862, principalement aux Antilles. Cette pratique ne se distinguant en bien des aspects de la traite négrière que par le nom, prit fin sous la pression internationale. Très peu de ces ‘migrants’ africains retournèrent dans leur pays d’origine. Certains de leurs descendants, comme la famille Massembo de Guadeloupe d’origine kongo, ont préservé jusqu’à ce jour une partie de l’ héritage religieux, linguistique, culinaire et cérémoniel transmis depuis leur arrière arrière grand-mère, née en pays Kongo.

Cérémonie Grap a Kongo perpétuée par la famille Massembo de Guadeloupe

Cérémonie Grap a Kongo perpétuée par la famille Massembo de Guadeloupe

Bien qu’il s’agisse d’un événement isolé, le roi Béhanzin de Dahomey fut déporté en Martinique après la conquête de son royaume par les Français en 1894. Il y restera jusqu’en 1906. Selon le journaliste et écrivain français Patrice Louis, la liaison amoureuse documentée de Béhanzin avec une femme martiniquaise a peut-être laissé des descendants du célèbre roi africain dans la population martiniquaise actuelle.

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Antillo-Guyanais dans l’administration coloniale en Afrique
Entamant leur lutte pour l’égalité des droits civiques, les Noirs antillais et de Guyane allaient avoir accès, comme perspective d’ascension sociale, à des postes dans l’administration coloniale, notamment en Afrique. Nombre de ces Antillo-Guyanais dénoncèrent courageusement le rôle colonial en Afrique malgré leur affectation à l’administration coloniale française sur place. C’est le cas du Guadeloupéen Joseph Léon Jean Baptiste Butel. Envoyé dans les actuels Congo-Brazzaville et Centrafrique pour enquêter sur une compagnie française d’exploitation du caoutchouc, la société concessionnaire M’Poko, il y dénonça en 1907 les crimes de celle-ci, responsable du meurtre de près de 2000 africains. Butel fut maire de Brazzaville entre 1909 et 1911 avant de rentrer de Guadeloupe pour raisons de santé.

René Maran

René Maran

C’est aussi le cas du Guyanais René Maran, administrateur colonial de l’actuelle Centrafrique en 1912. Son roman Batouala, présentant les Africains comme des êtres humains-c’est une nouveauté à l’époque- et dénonçant le colonialisme lui vaudra une violente campagne d’hostilité de la part des institutions politiques françaises. Contrairement à Maran, qui quittera l’Afrique, d’autres Antillais et Guyanais s’y sont définitivement établis. On citera par exemple le Guadeloupéen Jules Ninine, arrivé au Cameroun en 1929, qui sera élu député de cette colonie à l’Assemblée Nationale française en 1946. Il restera toute sa vie au Cameroun, où ses descendants, la famille Ninine existe encore aujourd’hui.

Jules Ninine

Jules Ninine

On notera aussi le Martiniquais Henry Jean-Baptiste et le Guadeloupéen Guy Nairay arrivés comme administrateurs coloniaux en Afrique , qui y resteront et deviendront conseillers des présidents Senghor du Sénégal et Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire.

L'historien guadeloupéen Oruno Denis Lara a vécu et enseigné à l'Université au Cameroun durant plusieurs années.

L’historien guadeloupéen et panafricain Oruno Denis Lara a vécu et enseigné à l’Université au Cameroun durant plusieurs années.

Entre temps, l’apparition aux Antilles de mouvements culturels liant l’Afrique et les Noirs d’Amérique comme le Panafricanisme, la Négritude et le Rastafarisme allaient renforcer la solidité du pont liant les deux rives d’Afrique et d’Amérique, qui bien que fragilisé depuis 1848 n’avait en réalité jamais cessé d’exister.

Membres de la famille Jah originaire de Guadeloupe et installée avec succès au Bénin depuis 1997

Membres de la famille Jah originaire de Guadeloupe et installée avec succès au Bénin depuis 1997

Pour en savoir plus

Véronique Hélénon / French Caribbeans in Africa
Patrice Louis / Le roi Béhanzin : Du Dahomey à la Martinique