CULTURE

Louis-Georges Tin : « L’esclavage et la colonisation ont eu des conséquences durables et multiformes, dont le racisme négrophobe »

Dans le cadre de notre éditorial mensuel consacré aux Noirs de France, nous avons rencontré Louis-Georges Tin, le président du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN). Se confiant sans détour et à cœur ouvert, il n’élude aucune question qui fâche et nous livre son regard sur l’esclavage et les réparations, le spectacle polémique « Exhibit B », Christiane Taubira, les conséquences de la colonisation, l’affaire Zemmour, et le cas Dieudonné.

(Interview Nofi)

Nofi : Tout d’abord, quels sont les combats actuels du CRAN ?

Louis-Georges Tin : A la veille des commémorations du 10 mai, jour de commémoration de l’esclavage et de ses abolitions, nous travaillons activement sur la question des réparations. A nos yeux, c’est le sujet des sujets, la mère de toutes nos batailles. Car, l’esclavage et la colonisation ont eu des conséquences durables et multiformes, dont le racisme négrophobe. La semaine dernière, je me suis rendu aux Etats-Unis, pour assister à un sommet international sur les réparations. J’y étais en tant que leader de la Commission européenne pour les réparations que j’ai fondée avec d’autres associations européennes. Cela nous a permis de rencontrer nos homologues américains et caribéens avec qui nous avons défini des stratégies plus efficaces pour faire avancer la cause. L’acteur américain Danny Glover était présent, le Réverend Jesse Jackson, ou encore le sénateur Conyers qui, depuis des années, présente une proposition de loi en faveur des réparations, ainsi que des militants associatifs du monde entier.

Pour qu’il y ait réparations, il faudra présenter des cas concrets à la justice. Selon-vous, quels sont les dossiers litigieux qui méritent réparations ?

Bien sûr. Et, les dossiers litigieux sont légion. Prenons, le cas haïtien : la France a obligé Haïti à réparer les torts supposés faits aux esclavagistes du fait de l’abolition de l’esclavage. Le couteau sous la gorge, le président Jean-Pierre Boyer a accepté l’inacceptable : payer à la France et à la Caisse des dépôts et Consignations l’équivalent de 21 milliards de dollars (entre 1825 et 1946). Cela a précipité le pays dans la spirale sans fin de l’endettement, de l’appauvrissement et du sous-développement. Le CRAN a porté plainte contre la Caisse de dépôts et l’Etat français. Par ailleurs, deux autres cas concrets sont en ce moment traités par les tribunaux : le dossier Congo océan (chemin de fer réalisé dans les années 1920-1930 avec de la main d’oeuvre servile, qui provoqua la mort de plus de 100 000 Africains et le massacre colonial de Thiaroye, camp militaire situé à quelques kilomètres de Dakar où les tirailleurs sénégalais qui avaient aidé la France contre l’Allemagne ont été massacrés en 1944 par les gendarmes français parce qu’ils avaient osé réclamer le paiement de leurs indemnités.

Pensez-vous que la réparation des crimes commis durant l’esclavage et la colonisation c’est la panacée ? N’est-ce pas un fantasme ? Est-ce qu’une fois les descendants d’esclaves auraient obtenu gain de cause, ils tourneront une bonne fois pour toute la page ?

Tout à fait. La pauvreté dans laquelle vivent les gens n’est pas un fantasme. Par exemple, d’après Eurostat (organisme de l’Union européenne), les quatre départements les plus pauvres d’Europe ne sont pas en Grèce ou à Malte ou en Europe de l’Est. Ils sont en France, ce sont les départements de l’Outre-mer. Mais, la Martinique, avec Neuilly et Paris 16e, est le département qui paye le plus d’impôts sur la fortune. La Martinique c’est comme le Brésil : il y a des très riches, qui sont les descendants d’esclavagistes, et les plus pauvres, qui sont les descendants d’esclaves. Ce sont des choses très concrètes – pas un fantasme. Par ailleurs, aujourd’hui encore, les anciennes colonies de la zone CFA en Afrique payent des réparations à la France, pour indemniser l’ancienne métropole des « bienfaits supposés de la colonisation ». Cette réparation à l’envers représente près de 20% de leur budget annuel. C’est hallucinant, mais ce n’est pas un fantasme.

Bien évidemment, il sera plus facile de tourner cette page historique honteuse si la France assume ses responsabilités et rembourse les populations issues de l’esclavage et de la colonisation. Une fois qu’on aura obtenu réparation, et qu’on sera à égalité avec les autres, on pourra passer à autre chose en effet. Mais tant qu’il n’y aura pas l’égalité réelle, et la justice effective, il faudra poursuivre les campagnes et les politiques de réparation.

Les anciennes colonies de la zone CFA en Afrique payent des réparations à la France, pour indemniser l’ancienne métropole des « bienfaits supposés de la colonisation ». Cette réparation à l’envers représente près de 20% de leur budget annuel

Beaucoup de Noirs de France ne comprennent pas toujours les prises de position du CRAN. Par exemple, vous êtes restés assez discret sur le spectacle polémique « Exhibit B » qui a choqué la communauté noire. Concrètement, quel est votre avis sur cette affaire ?

Nous avons estimés que Exhibit B renforçait les stéréotypes racistes, c’est pourquoi nous avons condamné le spectacle et participé à la manifestation. L’artiste sud-africain montre des Noirs comme des victimes éternelles, ligotées, lacérées, écorchées, laminées. Mais, ne montre pas les Nèg Marrons, les héros, les combattants hommes et femmes, qui se sont toujours battu, évidemment, il a renforcé de fait l’idée selon laquelle les Noirs sont des êtres passifs, spectateurs impuissants de leur propre Histoire. C’est pour cela, que nous avons condamné cette oeuvre. Mais nous n’avons pas voulu porter plainte car il s’agissait malgré tout d’un artiste qui partait au départ d’un bon sentiment. Pour le dire autrement, Bailey n’est pas Zemmour.

Par ailleurs, autre campagne du CRAN, nous avons passé plus de deux ans pour faire en sorte que le gouvernement accepte de présenter un projet de loi permettant aux individus discriminés de porter plainte collectivement : c’est la question des actions de groupe. Si le texte est voté, comme M. Hollande, M. Valls et Mme Taubira s’y sont engagés à mainte reprise, ce devrait être le texte le plus important  jamais voté en France en matière de lutte contre les discriminations. En effet, dans de nombreuses entreprises, les Noirs et les Arabes sont moins payés que les Blancs (ou les femmes sont moins payées que les hommes, etc.). S’ils peuvent porter plainte ensemble (ce qui n’est pas possible en l’état actuel du droit), ils auront plus d’argent pour payer les avocats, plus de force pour résister aux pressions psychologiques, plus de poids dans les médias, et plus d’indices convergents pour convaincre le juge de la discrimination collective qu’ils subissent. On passe ainsi de la lutte contre les discriminations individuelles à la lutte contre les discriminations systémique, qui est par définition le problème le plus important dans ce domaine. Aux Etats-Unis, ce dispositif a constitué une rupture radicale, permettant à des salariés par milliers de gagner contre des multinationales, et obligeant celles-ci à changer toutes leurs politiques dans le domaine. Le CRAN est à l’origine de cette campagne qui, je l’espère, devrait aboutir dans les mois qui viennent.

Certes. Cependant, un bon nombre de personnes auraient aimé vous entendre condamner fermement ce spectacle jugé dégradant et raciste…

Décidément, vous êtes un obsédé… Il n’y a pas qu’Exhibit B. Nous avons participé à une manifestation, pas à la seconde, je crois, car ce jour-là, nous faisions campagne devant le palais de justice pour attaquer l’Etat dans l’affaire de Thiaroye (qui n’est pas un spectacle sur un massacre, mais un vrai massacre, excusez-moi si je hiérarchise les priorités). Encore une fois, Exhibit B était un choc ponctuel. Puis, l’artiste est rentré en Afrique du Sud. Mais, passé le spectacle, les problèmes structurels demeurent, les discriminations à l’école, au travail, les violences policières, les conséquences durables des crimes contre l’humanité, ce qui n’est pas rien.

C’est pourquoi nous luttons sur de nombreux sujets au quotidien. J’ai déjà évoqué la bataille pour les réparations et le projet de loi sur les actions de groupe. Je peux évoquer aussi nos actions judiciaires contre Zemmour, qui l’ont progressivement marginalisé. Nous sommes l’association qui l’a le plus attaqué en justice (4 procès à ce jour). Du coup, il n’est plus sur France 2, France O, ni sur I-télé, et il intervient trois fois moins sur RTL. C’est pas mal. Mesnard a carrément été viré d’I-télé, et il y a sur internet une pétition d’amis à lui qui disent que c’est à cause de l’action du CRAN -je m’en réjouis et je m’en félicite. Nous avons lancé la campagne sur les attestations de contrôle, reprise avec succès par le Collectif Stop contrôle au faciès. Nous sommes allés à Jouey-lès-Tours défendre Bertrand Nzohabonayo, assassiné et accusé d’être un terroriste, et nous avons démonté publiquement les arguments de la police- nous sommes partie civile dans l’affaire. Nous avons gagné contre Mango, qui vendait des bijoux style esclaves, contre la pâtisserie de Saint-Etienne et ses chocolats Negro et Bambula, contre les T shirts racistes de Pardon à la Réunion. Grâce à nos enquêtes de statistiques ethniques (que nous sommes les seuls à faire, hélas), à notre compagne de lobbying, la représentation de la diversité avance dans le monde politique, et dans plusieurs grandes villes, des adjoints chargés de la lutte contre les discriminations ont été nommés du fait de notre baromètre des villes, comme les médias l’ont d’ailleurs indiqué. Nous travaillons, inlassablement, avec des résultats très concrets, comme on peut le voir. Au-delà de ces exemples nombreux, depuis 2005, on peut aussi reconnaître au CRAN le mérite d’avoir posé avec force la question noire en tant que telle dans l’espace public et médiatique, question que personne ne voulait voir et encore moins nommer dans ce pays.

Que pensez-vous du traitement réservé à Christiane Taubira aussi bien par les médias que les politiques de tous bords ?

C’est scandaleux. Elle est Noire, et elle a eu l’audace de faire adopter la loi reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité. De plus, elle a fait voter le texte sur le mariage pour tous. Du coup, elle s’est aliéné tous les racistes et tous les homophobes. Je pense qu’elle fait l’honneur des progressistes et le malheur des fachos.

En revanche, je regrette que la ministre de la Justice n’ait pas pu ou voulu réaliser de grandes réformes contre le racisme. Peut-être que c’est Manuel Valls qui l’empêche d’agir. C’est possible. Heureusement, qu’il y a ce projet sur les actions de groupe qu’elle devrait porter prochainement.

Malgré tous les obstacles que les Noirs de France peuvent rencontrer sur leur route, la couleur de peau est-il toujours un frein à leur insertion sociale ?

Incontestablement. Un jour, Manuel Valls a eu une lumière en parlant d’Apartheid. Cela a choqué tout le monde, mais il avait raison. Il y a près de chez moi, à Bastille, un lycée professionnel assez défavorisé. Sur 500 élèves, il n’y a aucun Blanc. La France n’est pas un pays ghetto, Bastille n’est pas un quartier ghetto, en revanche, cet établissement est un ghetto de fait. On me dit que c’est à cause des discriminations sociales. Les fils d’ouvriers vont dans ces établissements, et parmi eux il y a beaucoup de Noirs et des Arabes. Certes, mais il y a aussi des ouvriers blancs. Où vont leurs enfants ? Il est clair que les fils d’ouvriers blancs et les fils d’ouvriers noirs n’atterrissent pas aux mêmes endroits. Il y a à la fois discrimination sociale et raciale. C’est la logique de l’Apartheid.

Pour finir, revenons sur le cas Dieudonné. Qu’est-ce que vous pensez du personnage ?

Il y a eu Dieudonné 1, celui qui luttait contre le Front national à Dreux, et qui me faisait rire. Le Dieudonné 2, celui qui remet un prix à Robert Faurisson, le négationniste, et qui fait des blagues sur la Shoah, me donnerait plutôt envie de pleurer. Malheureusement, il a dit et fait des choses qui le rendent indéfendable, et il a gâché son talent, qui est d’ailleurs immense. Pour autant, Manuel Valls n’était pas obligé de convoquer le Conseil d’Etat dans la journée pour le juger et organiser une chasse à l’Homme dans tout le pays. Le ministre de l’Intérieur s’est servi de Dieudonné non pas pour lutter contre l’antisémitisme, mais pour sa propre promotion personnelle.

Journaliste-reporter, cool et branché. La politique est mon dada. J'aime aussi : la culture, les Etats-Unis, le PSG, l'électro et la mode. Je suis un épicurien qui croque la vie à pleine dent. "Je ne suis pas là pour plaire ou déplaire, mais pour porter la plume dans la plaie" (Albert Londres).

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