HISTOIRE

Amílcar Cabral : son discours sur « le cancer de la Trahison »

Après la mort du président ghanéen Kwame Nkrumah, Amílcar Cabral, père de l’indépendance de Guinée-Bissau et du Cap-Vert dénonce dans son dernier discours public à Conakry (Guinée), le cancer de la trahison qui souille les mouvements indépendantistes africains. 

Qui est Amílcar Cabral ?

Ingénieur agricole, intellectuel, poète, théoricien, Amílcar Lopes da Costa Cabral avait de nombreuses cordes à son arc. Cependant, c’est en tant qu’homme politique révolutionnaire qu’il entrera dans l’histoire. En effet, ce militant indépendantiste africain fut l’un des premiers leaders anti-coloniaux d’Afrique. Cabral était à la tête du Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) [1]. C’est lui qui a mené la guerre d’indépendance qui et qui offrira l’indépendance aux deux États lusophones colonisés par le Portugal. Il mourra assassiné par un traître le 20 janvier 1973, environ 8 mois avant la déclaration unilatérale d’indépendance de la Guinée-Bissau.

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Dans le discours qui suit, le père de l’indépendance Cap-Verdienne et Bissau-Guinéenne dénonce la trahison qui mine les rangs de tous les mouvements indépendantistes africains après l’annonce du décès de Kwame N’krumah, 1er président du Ghana :

« (…) quoi dire encore ? mais nous devons parler car sinon, à ce moment, si nous ne parlons pas le cœur peut éclater. Nos larmes ne doivent cependant pas noyauter la vérité. Nous, combattants de la liberté, nous ne pleurons pas la mort d’un homme, même d’un homme qui a été un compagnon de lutte et un révolutionnaire exemplaire car comme dit souvent le président Ahmed Sekou Toure qu’est-ce que l’homme devant le devenir infini et transgressant du peuple et de l’humanité ? Nous ne pleurons pas non plus le peuple du Ghana bafoué dans ses réalisations les plus belles, dans ses aspirations les plus légitimes. Nous ne pleurons pas également l’Afrique trahie. Nous pleurons, oui, de haine envers ceux qui ont été capables de trahir Nkrumah au service ignoble de l’impérialisme (…)

Mr le Président, l’Afrique en exigeant par la voix du peuple de la république de Guinée, interprétée fidèlement comme toujours par le président Ahmed Sekou Toure, que Nkrumah a placée à sa place de droit aux plus hautes cimes du Kilimandjaro de la révolution africaine, l’Afrique se réhabilite devant elle-même et devant l’Histoire. Le président Nkrumah auquel nous rendons hommage c’est d’abord le stratège génial de la lutte contre le colonialisme classique, celui qui a créé ce que nous pouvons appeler le positivisme africain, ce qu’il a appelé « positive action », l’action positive. Nous rendons hommage à l’ennemi déclaré du néocolonialisme en Afrique et ailleurs, au stratège du développement économique de son pays. Mr le Président nous saluons le combattant de la liberté des peuples d’Afrique qui a toujours su accorder un appui sans réserves aux mouvements de libération nationale et nous voulons vous dire ici que nous, en Guinée et aux îles du Cap-Vert, s’il est vrai que le facteur primordial pour le développement de notre lutte à l’extérieur de notre pays a été l’indépendance de la république de Guinée, le « non » héroïque du peuple guinéen le 28 septembre 1958. Il est vrai aussi que si nous sommes partis vers la lutte encouragés, cela a été beaucoup dû à l’appui concret du Ghana et particulièrement du président Nkrumah (…)

Amílcar Cabral

Amílcar Cabral lors du Congrès de Cassacá en 1964, un rassemblement des cadres du PAIGC.

Mr le Président, nous devons cependant en ce moment nous rappeler que toutes monnaies dans la vie ont deux faces, toutes les réalités ont des aspects positifs et négatifs (…) à l’action positive, est opposée, s’oppose toujours une action négative. Jusqu’à quel point donc le succès de la trahison au Ghana est-il lié ou non lié à des problèmes de la lutte de classe, des contributions de structures sociales, du rôle du parti ou d’autres institutions, y compris des forces armées dans le cadre d’un nouvel état indépendant. Jusqu’à quel point, demandons-nous à nous-mêmes, le succès de la trahison au Ghana est-il ou non lié à une définition correcte de cette entité historique et artisan de l’Histoire qu’est le peuple et à son action quotidienne, en défendant ses propres conquêtes dans l’indépendance ? Où jusqu’à quel point le succès de la trahison n’est-il pas lié au problème majeur du choix des hommes dans la Révolution ? Mon idée sur cette question nous permettra peut-être de mieux comprendre la grandeur de l’œuvre de Nkrumah, de comprendre la complexité des problèmes qu’il a dû affronter combien de fois seul… des problèmes qui nous permettront sûrement de conclure que, tant que l’impérialisme existe, un état indépendant en Afrique doit être un mouvement de libération au pouvoir ou il ne sera pas. Qu’on ne vienne pas nous affirmer que Nkrumah est mort d’un cancer de la gorge ou d’autres quelconques maladies, non, Nkrumah a été tué par le cancer de la trahison que nous devons extirper,… par le cancer de la trahison, dont nous devons extirper les racines en Afrique si nous voulons vraiment liquider définitivement la domination impérialiste sur ce continent. Mais nous, Africains, nous croyons fermement que les morts continuent vivants à nos côtés, nous sommes des sociétés de morts et de vivants. Nkrumah ressuscitera chaque aube dans les cœurs et dans les déterminations des combattants de la liberté, dans l’action de tous les véritables patriotes africains. Nous mouvement de libération nous ne pardonnerons pas à ceux qui ont trahi Nkrumah, le peuple du Ghana, l’Afrique ne pardonnera pas, l’humanité progressiste ne pardonnera pas. »

Ci-dessous la version vidéo :

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Notes et références

[1] Le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert est un parti indépendantiste fondé en 1956, par Amílcar Cabral, afin de libérer le Cap-Vert et la Guinée-Bissau du joug colonial portugais.

Panafricaniste dans l’âme, j’œuvre à mon humble niveau à réunir les membres de la grande famille africaine à travers le monde.