« Minerais de sang, les esclaves du monde moderne » un livre de Christophe Boltanski sur la mondialisation du crime au Nord Kivu

Par Sylverène EbélébéJournaliste au Nouvel Obs, Christophe Boltanski s’est rendu il y’a quelques années en République Démocratique du Congo, particulièrement dans l’épicentre du génocide, au Nord-Kivu. Dans son reportage il raconte comment il a enquêté sur le parcours de la cassitérite, l’un des principaux composants des appareils électroniques, qui est l’enjeu principal de cette guerre d’influence. Après ce voyage édifiant en RDC, il a écrit un livre intitulé « Minerais de sang, les esclaves du monde moderne » dans lequel il démontre comment les congolais exploités dans les mines et les occidentaux sont liés par la mondialisation. Plus important encore, comment certains congolais se rendent complices de ces crimes.

Dans cette interview donnée au média NOFI en 2016, il nous livre les rouages d’une industrie du drame qui tourne à plein régime.

Christophe Boltanski: « Moi j’ai vu des groupes qui s’affrontent mais en réalité s’entendent très bien pour l’exploitation des minerais. »

 

 

Christophe Boltanski Crédit photo: Five Prime

Pourquoi avoir décidé de faire un reportage sur les mines en République du Congo, principalement au Nord-Kivu ?

Je suis parti en République Démocratique du Congo la première fois en 2008 pour mon journal, après une nouvelle crise humanitaire, au moment d’une avancée d’un groupe armé qui était dirigé par Laurent Nkunda vers Goma. Ça a provoqué un énorme afflux de refugiés autour de Goma. Et puis j’y suis retournée. J’ai découvert cette guerre du Nord-Kivu très peu couverte par les médias, qui dure depuis très longtemps et qui a fait quand même beaucoup de victimes directes et indirectes avec en plus des récits d’atrocités. J’y suis retourné notamment pour faire un reportage sur les viols et j’ai rencontré Denis Mukwege, le médecin qui a cette maternité formidable et qui répare les femmes violées avec des récites complètement atroces. Et là, je me suis dis pourquoi on ne parle pas cette guerre ? Au même moment Global Winest, une ONG britannique avait publié un très bon rapport qui parlait des pillages des minerais et d’autres de l’ONU qui décrivait assez bien tous ces pillages. J’ai alors très bien compris que les groupes armés étaient devenus aussi des entrepreneurs qui géraient des mines et qui vivaient du pillage de ses minerais et que le pillage des minerais était devenu le nerf de la guerre parce qu’il la finance et aussi l’enjeu de la guerre. Parce que c’est aussi pour cette raison que les groupes armés s’affrontent.

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Quand on commence à raconter ce qui se passe en République Démocratique du Congo, très souvent les gens ne comprennent pas parce qu’il faut rentrer dans le détail ou ont l’air de se dire : ce sont des histoires lointaines en Afrique, des luttes tribales alors qu’en réalité c’est beaucoup plus compliqué. Ce sont des identités qui ont été instrumentalisés par les groupes armés et en même temps ces minerais sont présents partout dans les appareils électroniques (ordinateurs, portables, imprimantes, MP3….), ils sont présents dans notre quotidien. Et donc je trouvais absolument important de relier cette guerre qui n’intéresse personne et qui devrait nous intéresser parce que ce sont des drames humains terribles, et cette guerre est liée à notre quotidien. Je voulais montrer que ce qui se passe très très loin, a finalement des impacts sur nous tous puisque chaque jour, nous utilisons des appareils électroniques dans lesquels se trouvent des minerais qui ont sans doute été extraits, puisés dans cette partie du monde.

Vous avez cité le docteur Denis Mukwege, à votre avis pourquoi est il autant menacé ?

Je pense qu’il y a plein de choses ! Tout d’abord parce qu’il soigne des femmes victimes de guerre. Et donc il dénonce ces crimes. Et derrière cette guerre il y a des intérêts, des groupes armés, des exactions et dont le gouvernement est responsable. Evidemment, il n’est pas le seul responsable mais il fait parti du problème et non de la solution. J’imagine qu’il a critiqué ou accusé certaines personnalités. Et d’autre part, il a acquit une certaine visibilité qui dérange.

 

« Au lieu de dire à un groupe armé « maintenant vous rendez vos armes, vous rentrez chez vous ». On l’intègre dans l’armée régulière. »

 

A qui profite alors cette guerre selon vous ?

Moi j’ai vu des groupes qui s’affrontent mais en réalité s’entendent très bien pour l’exploitation des minerais. Par exemple dans la mine où j’étais, il y avait un groupe qui la gérait, en profitait en prélevant la taxe sur les mineurs et l’ancien groupe armé à qui appartenait cette mine avait toujours gardé quelques puits. Et ce groupe armé là était lié au gouvernement de Kabila. Et ce sont le genre de choses que le docteur Denis Mukwege a dénoncé. Il y a également des intérêts privés, politiques et économiques à certaines personnes. Par exemple, les groupes armés qui font la guerre s’autofinancent grâce aux minerais. Mais ils sont aussi liés à des intérêts au Rwanda, en Ouganda.

Lac Kivu

Il y a autre chose, en RDC pour mettre fin à la guerre, de grandes négociations se tiennent régulièrement. Au lieu de dire à un groupe armé « maintenant vous rendez vos armes, vous rentrez chez vous ». On l’intègre dans l’armée régulière. Le chef d’un groupe armé qui a tué de milliers de civils peut devenir général dans l’armée congolaise. Souvent dans un régiment, vous avez un groupe armé qui garde sa hiérarchie, sa structure interne… Certes, ils portent l’uniforme de l’armée régulière mais c’est toujours un groupe armé qui continue à faire son business.

Pourquoi ces groupes armés violent- ils des femmes ?

Lorsque j’étais au Kivu, j’ai discuté avec beaucoup de gens dont une femme qui avait une ONG qui me disait que c’est sans doute une des répercussions du génocide rwandais. Elle disait que cette pratique s’était introduite au Kivu à cette occasion et que les groupes armé FDLR (d’anciens hutus), une fois qu’ils sont arrivés au Kivu ont commencé à pratiquer cela. Après le docteur Denis Mukwege vous dira que c’est une forme de guerre, une guerre faite aux femmes. C’est aussi une destruction de la société. Effectivement, une femme violée va être rejeté par sa famille, son mari… Ce sont des sociétés qui se déstructurent complètement. D’une certaine manière ces groupes armés font la guerre contre les sociétés, c’est une guerre contre les civils. Parce que les seules victimes sont des civils. Certains enfants sont kidnappés pour être des soldats mais d’autres rejoignent les groupes armés volontairement car ils pensent que c’est le seul moyen pour vivre, devenir quelqu’un.

Christophe Boltanski

Pouvez-vous nous décrire les conditions dans lesquels travaillent les congolais qui sont dans les mines ?

Ils creusent dans des conditions qui sont totalement épouvantables. Ils creusent quasiment à mains nues dans des boyaux très profonds, mais qui sont étayés avec des bronzages et donc régulièrement ça s’effondre, les gens meurent etc. Il y a des remontées d’eau et les creuseurs ont des pompes pour absorber l’eau. Cependant, ces pompes tournent avec du fioul, évidement cela provoque des morts par asphyxie. Idéalement, il faudrait que ce ne soit pas des creuseurs artisanaux qui exploitent ces minerais mais des entreprises avec des salariés, qui creuseront dans de vraies conditions humaines (infirmerie, salaire…). D’autre part, on a quand même une grande force Onusienne, c’est la principale force Onusienne au monde mais elle ne va jamais dans ces minerais, elle reste comme les ONG international es dans les grandes villes.

 

« La plupart des ONG travaillent en général à partir de ces grandes entreprises. »

 

Et il faut que les grandes entreprises qui elles ne cessent de se désengager de tout ce qui était matériel se réengagent. C’est-à-dire qu’elles ont des responsables. Des enseignes comme Apple et Samsung ne peuvent pas simplement de se contenter de dire « on a fait attention, les minerais qu’on achète sont propres », il faut que ces entreprises s’intéressent un peu plus à ce qui se passe en amont.

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Quel rôle jouent les ONG dans cette guerre ?

En fait, les ONG pointent du doigt le fait que les grandes entreprises comme Apple, Samsung etc qui exploitent des enfants et profitent de la misère du monde. Ces grandes entreprises ont un discours totalement clé en main, très bien formaté qui consiste à dire « nous on a acheté ces minerais à nos sous traitants qui ont eux-mêmes fait appel à d’autres sous-traitants. Il y’ a quelque chose qu’on appelle la responsabilité sociale d’entreprise et toutes les entreprises ne jurent que par elle en disant évidemment, nous avons respecté toutes les règles, les législations internationales…  Voilà pourquoi, dans mon livre je mets à l’accent sur ce thème là, en expliquant que la mondialisation est un système où tout est fait pour déresponsabiliser, pour qu’on ne soit responsable de rien.
Et le rêve d’une grande entreprise c’est de finalement régner sur du matériel, une marque et que tout ce qui est matériel ou humain soit gérer par d’autres.

Une mine dans le Kivu Crédit photo: Politico.cd

La plupart des ONG travaillent en général à partir de ces grandes entreprises. Elles partent de l’aval et essaient de remonter en amont. Sauf que cette façon de faire est extrêmement difficile car tout le système est fait pour ne qu’on ne puisse pas faire ça. Donc, j’ai compris qu’il ne fallait pas partir de l’aval mais de l’amont et la suivre. Et ce qu’on peut suivre le minerai, parce que là il y a un caillou, et un caillou ça laisse des traces, ça se déplace dans des camions, ensuite dans des camions, puis dans des bateaux avant de se retrouver dans des usines de transformation.

Avez-vous rencontré des ONG lorsque vous étiez au Nord-Kivu?

Oui bien sûr ! Il a plein d’ONG. J’ai eu l’occasion de rencontrer un institut (l’institut des grands lacs) qui se trouvait à Goma, avec des chercheurs qui m’ont beaucoup appris et un journaliste qui est venu avec moi avec dans la mine à Bisié. Une ville non accessible par la route puisqu’elle est dans un coin très reculé du Kivu. Il faut prendre d’abord des petits avions à moteur qui se posent sur des trocsons de route, ensuite prendre des voitures qui vont jusqu’au chantier et puis marcher pendant 50 kilomètres dans la forêt.

 

« On vit dans sur une illusion d’internet, du numérique, d’un monde virtuel totalement détaché de la matière. Alors que plus que jamais notre monde est dépendant du minerai. Avec un grand gâchis qui est organisé. « 

 

Comment certaines ONG gèrent la situation des victimes sur place ?

Elles le gèrent avec les moyens du bord. Ce qui est assez choquant et c’est pour cela que ça doit nous interroger. A un moment le Kivu a été très médiatisé. Quand c’est médiatisé, vous avez une avalanche d’organisations non gouvernementales internationales qui débarquent. Certains se moquent d’eux on les appelants «les humanoïdes ».  Donc vous avez toutes les grandes ONG comme «  Solidarité internationale», « Médecins du monde », il y en a plein ! Certaines font un très boulot admirable mais beaucoup restent à Goma. Elles ont des 4×4 climatisé, elles embauchent de personnes de qualité mais ne sortent pas de Goma. Alors que le problème n’est pas à Goma, il est dès qu’on s’éloigne de Goma justement.  A côté de cela, vous avez des associations locales qui selon moi font un travail beaucoup plus important.

Mien d’or de Chudja dans le Nord Kivu
Crédit photo: La Croix

C’est vrai que quand vous avez 5000 réfugiés qui affluent, il faut organiser des camps, distribuer de la nourriture… Et c’est là les ONG le font très bien. Mais au quotidien, hors crise il faut faire que les femmes qui ont été violées, qui sont séropositives puissent accéder à des traitements, il faut que les gens qui ne peuvent pas aller travailler leur terre parce qu’il y a des groupes armés dangereux puissent trouver des revenus de substitution et ça ce sont plus les associations locales qui peuvent aider à ça.

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Ce qui m’a énormément ému c’est que le Kivu est un pays en guerre où l’Etat est défaillant. C’est-à-dire qu’on est dans une situation où l’Etat ne paye même plus ses fonctionnaires, où certains sont extrêmement admirables, continuent de travailler en dépit de tout. D’autres parce qu’ils doivent bien vivre, rançonnent la population, parfois en échange de travail ou pas.

Il y a une armée mais qui sont porteur d’armes et qui sont souvent perçus par la population comme des prédateurs qui peuvent débarquer chez vous et vous piller… En dépit de cela, il y a toute une société civile et ça qui sauvera peut être cette région un jour. C’est la richesse de cette société civile qui est d’aider. Il existe des radios libres, des associations locales, des femmes qui s’organisent entre elles pour du micro crédits, des gens formidables…

Comment la communauté internationale telle que la France par exemple intervient dans cette situation ?

Le problème de la France c’est que dans cette partie du monde est un peu handicapée par le fait qu’elle a joué un rôle à mon sens très négatif dans le génocide du Rwanda. Elle a soutenu le régime de Habyarimana qui a fait le génocide du Rwanda. Et donc, c’est très compliqué pour elle d’intervenir aujourd’hui dans cette partie du monde. Elle l’a fait pour la dernière fois en Itouri, une région au nord du Kivu pour mettre fin à une guerre aurait pu dégénérer comme au Rwanda entre des groupes armés qui étaient associés à des groupes ethniques. C’est aussi compliqué pour la Belgique car c’est l’ancienne puissance coloniale. Après les anglais, soit ils ont un passé colonial et ils s’intéressent à la situation mais on peut très vite les accuser de néo-colonialisme, soit ils n’ont pas de passé colonial et se désintéressent complément de la chose. Quant aux américains, ils s’intéressent  plus à la menace terroriste !

 

« J’ai suivi le minerai du Kivu au Rwanda, ensuite en Tanzanie, puis en Malaisie. 

 

Vous avez écrit un livre « Minerais da sang, les esclaves moderne », quels sont les points abordés dedans ?

Mon livre est un peu un livre sur la mondialisation pour montrer qu’on vit dans un monde où tout est interconnecté ! Et je voulais le raconter de façon concrète, comme le petit poucet qui sème des petits cailloux sur sa route pour permettre à ses parents de le retrouvé. Et là pour le minerais au Nord-Kivu, je voulais le suivre pas à pas depuis le lieu d’extraction jusqu’à l’utilisation finale. Je voulais démontrer qu’il y avait un lien effectif parce qu’il y avait pleins de rapports de l’ONU et d’autres ONG mais ces derniers se situaient souvent à un niveau assez précis, plutôt de grande généralité. Comme par exemple, parler du fait que des grandes entreprises comme Apple utilisent des minerais qui ont des fortes chances d’être des minerais dits de sang, de guerre. Par conséquent il fallait mettre en place des législations… Moi je voulais l’acter et le montrer de façon concrète. Et en plus de cela, je me disais que j’allais rencontrer des gens et pouvoir raconter leur vie. Une façon de montrer qu’autour de ce caillou il y a des humains et tous ces humains forment une chaîne humaine. On vit dans sur une illusion d’internet, du numérique, d’un monde virtuel totalement détaché de la matière. Alors que plus que jamais notre monde est dépendant du minerai. Avec un grand gâchis qui est organisé. C’est-à-dire qu’Apple et compagnie créent des appareils électroniques qui ont une durée de vie de 4 ou 5 ans puis partent à la décharge. Ce qui provoque évidemment des conséquences écologiques énormes.

Coltan
Crédit phtot: World Finance

Et donc, j’ai suivi le minerai du Kivu au Rwanda, ensuite en Tanzanie, puis en Malaisie. En Malaisie, je me suis déplacé et après j’ai retrouvé les entreprises en Allemagne et en France. Mais à la fin de mon reportage, je vais à Accra (Ghana) où il y a une des plus grandes décharge de matériels électroniques au monde. Parce qu’en fait il y a une convention européenne qui interdit d’exporter des déchets électroniques mais on contourne cela en disant que ce sont des appareils de seconde main, des appareils d’occasion. On les envoie alors par centenaire entier au Ghana dans une décharge -presque au cœur de la ville- où des enfants très jeunes essaient de récupérer ce qui est récupérable, principalement le cuivre. Ce sont des enfants qui meurent très rapidement à cause de plusieurs maladies…

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Qu’avez-vous retenu de votre expérience au Congo ?

Je pense qu’on est tous connecté les uns aux autres. La mondialisation est réelle !
Ce qui m’a frappé c’est de voir dans cette mine de Bisié, des acheteurs qui n’avaient sans doute jamais quitté le Kivu de leur vie, se mettaient sur une colline avec leur téléphone portable pour essayer de capter le réseau. Pour tenter d’avoir le cours de l’étain à la bourse de Londres. Parce qu’effectivement, ce cours déterminait le coût d’achat du minerai sur place. Donc de voir que ce qui se passe à des milliers de kilomètres, là dans une bourse à Londres -où  je me suis rendu d’ailleurs- peut avoir une incidence en temps réel sur des gens qui sont dans le péril de leur vie et qui extraient le minerai comme ça dans la terre. Voilà ce qui m’a fasciné parce qu’entre temps, il y avait eu ce discours de Sarkozy qui disait que l’Afrique était hors de l’histoire. Ici, on voit très bien qu’au fin fond de l’Afrique dans une partie la plus reculée, ces gens là sont totalement connectés au reste du monde en permanence et aussi à ce qui est le plus grand symbole de la modernité (appareils électroniques…). Ils sont au cœur de la modernité, ils ne sont pas hors de l’histoire mais ils sont totalement dans l’histoire !

Par Sylverène Ebélébé.

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