Julien Jean-Alexis, concepteur de jeux-vidéos afrocentrés

Julien Jean-Alexis est le président d’Agooloo studio, une agence de création d’applications mobiles et de jeux vidéo. Une structure qui a la particularité d’œuvrer pour la  représentativité des afro  dans l’univers  multimédia. L’année dernière, il a sorti « OuPaSav », une application  quizz autour de la culture antillaise. Grâce à ce support ludique, Julien Jean-Alexis veut éduquer le public à s’intéresser à l’identité noire, et permettre aux afro descendants de se penser en héros.Entretien avec un gameur engagé.

Qu’est-ce que OuPaSav ?

C’est un quizz autour de la culture antillaise, qui grossit petit à petit en termes de contenu et de téléchargements. Il s’agit de notre premier produit sous ce drapeau communautaire, culturel avec ce souci de représentation des afro descendants. On a passé la barre des 40 000 téléchargements presque sans aucun marketing et une nouvelle version arrive très bientôt. La prochaine version est importante parce que ce sera une version multi-joueurs. Du coup, nous allons aussi renforcer l’aspect social de notre communication. OuPaSav* est particulier comme produit parce qu’il est afro carribéen, et surtout carribéen. J’ai conscience qu’il peut ne pas intéresser toute la communauté afro, de toutes façons ça n’a aucun sens parce qu’on n’a pas une culture afro ou une communauté afro. Mais OuPaSav s’adresse principalement aux amoureux des Caraïbes, parce que c’est un quizz sur la culture antillaise, donc faut s’y connaître un peu. Il se démarque de nos prochains produits qui eux seront vraiment fédérateurs dans la représentativité des afro descendants.

Comment le public a-t-il accueilli cette application ?

Super bien. Comme je suis antillais, ça m’a paru naturel de commencer par ce que je connais le mieux. Les retours sont tous positifs, on reçoit des commentaires très touchants de personnes qui nous remercient pour la visibilité des Antilles dans l’univers du gaming. Ça me conforte dans l’idée que je suis sur la bonne voie. Et cela m’a permis de constater que nous étions encore des citoyens de seconde zone. Il doit y avoir environ 15 000 téléchargements en Guadeloupe et 500 en Martinique, sachant que je suis martiniquais. Et ce n’est pas parce que les martiniquais ne sont pas intéressés ; en fait on s’est rendu compte qu’il y a une espèce de roulette russe sur le Playstore de Google, qui fait que les gens des Dom Tom n’ont pas accès à toutes les applications. De façon totalement arbitraire, donc beaucoup n’ont pas accès à OuPaSav. Certains n’ont même jamais pu télécharger Candy Crush ! Je trouve ça hallucinant, d’autant  que c’est un problème connu chez Google depuis 2009. ça ne met quand même pas 10 ans de régler ça ! Donc il leur faut tout ce temps pour se rendre compte que les Dom Tom c’est la France.

Est-ce que  OuPaSav est politique ?

En tous cas c’est engagé. Engagé d’une manière qui me correspond, c’est-à-dire, aucun avis. Par exemple, dans les dernières questions du quizz, il y a une citation  de Damoiseau.* Je l’ai rapportée telle quelle avec la faute de français du gars. De cette manière, chacun est libre de se faire son idée, moi,  j’apporte seulement les faits.

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Avant ou cela, aviez-vous déjà conçu des jeux vidéos ?

Oui, nous avions sorti un mini jeu, Scooter of love. C’était un test qu’on faisait pour se connaître mon associé et moi, voir ce qu’on pouvait produire ensemble. Il avait vraiment pour but de faire le buzz. On l’avait sorti la semaine où François Hollande avait été surpris en scooter se rendant au domicile de Julie Gayet. Cette même semaine, un papier soupçonnait Barack Obama d’avoir une liaison avec Beyoncé, et le jeu Flappy bird était retiré des points de vente parce que le créateur n’assumait plus son succès. Donc c’était une semaine très chargée et on a fait ce jeu à teneur politique. Il a eu  des échos dans la presse et c’était super pour moi qui étais étranger à ce milieu. Ça m’a énormément  facilité le contact avec les gens.

Pourquoi trouvez-vous important de concevoir des jeux-vidéos avec des personnages afro-carribéens ?

En fait, ça vient surtout d’une frustration que je ressens depuis que je suis enfant. Je suis né dans les années 1980 et ça m’a toujours posé un problème de ne pas avoir de référent dans les médias, rien qui me représente. Moi je me retrouve dans une situation particulière en tant que métis. Culturellement, la seule personne à qui j’aurais pu m’identifier étant petit c’est Laurent Voulzy, mais il n’était pas du tout impliqué dans l’expression de sa culture à l’époque. Donc il ne me touchait pas spécialement. Je pense qu’il y a eu une période, au moment où j’étais étudiant, dans les années 1990, où je me suis radicalisé, en réaction à tout ça.

« C’est dans l’inconscient que ça se passe, c’est pourquoi on doit apporter des représentations positives de nous-mêmes (…). »

J’ai toujours vécu dans des trucs latents comme ça. Dans le milieu du travail ou autre, je recevais des remarques, mais pas frontales, du coup, je ne savais pas trop sur quel pied danser. Je pense que j’étais la cible idéale pour ce genre d’écarts, vu que je suis entre deux cultures. Il y avait aussi les blagues sur les Antillais qui sont des branleurs, à 90% dans les hôpitaux et à la poste. Même venant de potes du lycée, genre « t’as des poils de cul sur la tête. » Quand t’as seize, dix-sept ans que t’es en construction, tu ne sais pas trop comment réagir, surtout si tu n’as pas de modèle. Après tout ça, tu recrées du lien et tu bascule du côté où faut pas te faire chier. C’était assez marrant parce que je n’étais pas le seul. Puis, quand tu vieillis, tu as une autre compréhension du problème qui devient moins vindicative, tu es plus dans une approche rassembleuse. C’est l’approche que j’ai avec Agooloo studio, je n’ai pas envoie de me battre avec qui que ce soit. C’est seulement un moyen d’apporter plus d’éducation.

 

« Apporter plus d’éducation » à qui ?

Je travaille pour ma communauté sur ce principe de représentation dans le numérique, le digital.  Et je pense que ça fait non seulement du bien à notre communauté mais aussi à l’ensemble des gens, ça pacifie les esprits. Parce que moins tu es représenté dans un ensemble, plus tu es aigris et agressif. Beaucoup de gens, hormis ceux qui sont fondamentalement racistes, sont juste dans l’ignorance des problèmes des autres et peuvent avoir peur de ce qu’ils ne connaissent pas.  J’ai la chance d’avoir un laboratoire à la maison. Je le vois avec ma famille du côté blanc, j’ai des gens autour de moi qui peuvent me dire qu’il n’y a pas de racisme en France, sincèrement. Tout ce que je demande à ces gens en général c’est d’être à l’écoute. Par contre, s’ils montent sur leurs grands chevaux en essayant de m’expliquer que le racisme anti-blanc est plus fort, là, on aura un gros problème. Mais tous les gens ouverts à entendre ce qu’on ressent, notre mission est de les éduquer en fait, leur apporter une autre façon de voir les choses et les habituer à voir des héros de jeux vidéos et autres produits culturels qui ne soient pas forcément des hommes blancs. Ou s’il y a une femme, qu’elle n’ait pas forcément des gros seins, un décolleté et un short ras-la-moule. S’il y a un Noir, il ne doit pas nécessairement être un dealer ou un danseur de capoeira. C’est dans l’inconscient que ça se passe, c’est pourquoi on doit apporter des représentations positives de nous-mêmes, surtout dans notre communauté.

Quelle sera le prochain jeu vidéo signé Agooloo studio ?

Notre gros projet s’appelle Soccer Dash. On communique dessus depuis deux ans. Au départ, on prévoyait entre 4 et 6 mois pour le développement, mais on a gagné en ambitions pour ce jeu. Du coup, la sortie est prévue pour 2018. Soccer Dash est  notre fer de lance,  on l’a présenté dans plusieurs salons comme et festivals comme l’Apps world. C’est un produit qui intéresse les grands amateurs de gaming. Il s’agit d’une espèce de Super Mario mais avec une star du football, afro.

En attendant l’année prochaine, quelles sont les actualités de l’agence ?

La nouvelle version de OuPaSav arrivera d’ici maximum  1 mois, avec le mode multijoueurs, des surprises et de nouvelles catégories comme une sur la phytothérapie. Entre-temps, on a lancé une collection de livres éducatifs, basés sur le jeu OuPaSav. Parce que beaucoup de joueurs nous ont demandé des explications, et on ne peut pas en avoir dans le jeu parce que le but est vraiment de faire un meilleur score que son voisin. Aussi, on a pensé une collection de livres complémentaire. Le premier volume est sorti le mois dernier. Il est en vente sur Amazone, les quatre autres volumes vont suivre très vite. Notre premier point de vente physique sera « Lis Thé ratures« . Ce qui est génial c’est qu’on a la préface de Benzo, grand conteur et écrivain Antillais qui est une véritable référence, c’est notre griot à nous. Ce choix n’est pas anodin, Benzo  incarne à la fois un puits de connaissance et le côté ludique. Ça c’est important parce que je ne voulais pas directement avoir une approche politique. Il y a d’autres écrivains que j’admire dans la culture afro carribéenne, mais de qui je sais que leur personnalité aurait eu tout de suite cette connotation. Sinon, Agooloo studio recrute !

 

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*L’une des fameuses citations d’Hervé Damoiseau: « Les guadeloupéens sont en grande partie sénégalais, q’est-ce qui LEUR empêche d’aller visiter le Sénégal pour voir si on est mieux au Sénégal qu’en France, puisque le pouvoir colonialiste est si désagréable que ça. »

A propos de l'auteur :

SK

SK est la rédactrice/ journaliste du secteur Politique, Société et Culture. Jeune femme vive, impétueuse et toujours bienveillante, elle vous apporte une vision sans filtre de l'actualité.

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