Paris comme lieu d’avant-garde de l’émancipation nègre

La ville de Paris tient une place capitale dans l’essor des mouvements d’émancipations des Noirs. En effet, la capitale française a  été le théâtre de courants culturels noirs conscients et organisés, notamment portés par la diaspora étudiante, au bénéfice de l’Afrique subsaharienne et des Antilles. Cet article propose d’aborder en surface la période des années 1920-50 pour mettre en exergue les prémices des mouvements politiques Noirs en France.

A l’origine, la république ne souhaitait pas que ces Noirs accèdent à l’Enseignement supérieur en dehors de la voie tracée pour eux. En effet, son projet était de les former et de les façonner afin d’en faire des auxiliaires aux ordres des fonctionnaires blancs, au sein des administrations impériales afro-carribéennes. De ce fait, leur apprentissage était le plus souvent sanctionné par un diplôme local. Dans les années 1920, soit dix ans avant les indépendances des pays africains et vingt ans avant la loi de départementalisation des Antilles, la France a commencé à octroyé des bourses aux populations antillaises et subsahariennes.

Le regroupement des élites noires à Paris

Ainsi, l’élite intellectuelle des noirs francophones s’est retrouvée au coeur de la capitale coloniale, principalement autour du quartier latin (Vème arrondissement) où se situe la très renommée université de La Sorbonne. Ces indigènes quittaient pour la première fois leurs pays dans des conditions plus dignes que leurs compatriotes soldats, venus se battre pour la France. Paris a vu passer les personnalités les plus célèbres du monde afro. Grâce à l’étude de la littérature, de la philosophie et autres Sciences, ces étudiants africains ont pu ouvrir davantage leurs esprits pour réfléchir avec recul  à leur condition de sujets de l’Empire Français. Puis, au panafricanisme au sein de la diaspora. Car, les sénégalais côtoyaient les congolais, les guinéens, les guadeloupéens, les martiniquais et tous ceux qui par leurs résultats scolaires brillants avaient pu se soustraire des colonies pour venir étudier à Paris. Rapidement, ils s’organisèrent en associations, comptant également les anciens combattants et partisanes de divers courants: certains convaincus de la nécessité absolue d’une autonomie totale pour leur pays, d’autres plus modérés mais tous requérants de l’indépendance. Désormais Noirs de France, ils militaient pour une reconnaissance de l’histoire du monde noir. C’est de ces réflexions que sont nées des initiatives marquantes pour les générations à venir. Cet échange (ou fuite des cerveaux) était possible parce qu les autorités coloniales avaient, au préalable, entreprit de réformer l’enseignement. En effet, afin d’alimenter leur besoin en suppléants indigènes dans l’administration, ils avaient adapté la formation aux critères d’exigence français.

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Les associations d’étudiants africains

Dans son ouvrage « Histoire des organisations d’Etudiants africains en France (1900-1950), Amady Aly Dieng explique en quoi ces mouvements migratoires coloniaux en France ont été les jalons des révoltes en Afrique. D’abord, il explique l’influence des conflits européens sur les esprits des anciens combattants et des « étudiants coloniaux ». Ces données façonnèrent l’agrégation des immigrés d’Afrique subsaharienne qui, transposèrent à eux-mêmes cette idée de démocratie et de peuple souverain. Ces organisations devinrent rapidement puissantes par le nombre de ces immigrés, que l’auteur relate à 535 000 soldats coloniaux dont 193 349 issus de l’AOF; 17 900 de l’AEF ainsi que 4546  malgaches. Soit une population totale d’africains et d’afro descendants de 215 795 personnes, que la France souhaitait rapatrier au plus vite. A défaut de pouvoir s’en débarrasser complètement, elle la surveillait de très près. Résolument, à partir de 1920, naissent les premières structures associatives dont la Ligue française pour l’accession aux droits de citoyen des indigènes de Madagascar, fondée par le malgache Samuel Stéphany dit Stéphane  et l’antillais  Bloncourt Marie dit Max Clainville, avocat au barreau de Paris. Beaucoup d’autres suivront. Il convient cependant de préciser que durant de nombreuses années, et jusqu’aujourd’hui, les afro-érudits avaient pour la majorité été cooptés par les mouvements communistes (SFIO et Parti communiste français), qui n’avaient guère de préoccupation réelle pour la situation des colonies. A tort, et perfidement, ils liaient ce combat à la réussite de leurs propres attentes à savoir, l’avènement du prolétariat français originel. Des organisations à base communistes mais plus proches des exigences des militants afro-descendants pulluleront à partir des années 1930.

La revue Présence Africaine

Après l’obtention de leurs diplômes, ces étudiants restés en France deviennent de fait des penseurs influents dans la sphère francophone. Les autres rentrent chez eux pour endosser des responsabilités politiques. De toutes les initiatives dont la ville des Lumières fut témoin, Présence Africaine est l’un des exemples les plus édifiants et les plus pérenne.

En 1947, Alioun Diop, étudiant sénégalais, fonde la revue Présence Africaine, pour porter à la connaissance des colons  la particularité et la richesse de l’histoire noire. Dès le premier numéro, elle est soutenue par des intellectuels français de renom tels que Jean-Paul Sartre, Albert Camus ou André Gide. Ces derniers participeront à introduire la revendication nègre dans le milieu élitiste culturel de France. Bien que fondée dans un élan universaliste comme l’indique Diop: « s’ouvrir à la collaboration de tous les hommes de bonne volonté (blancs, jaunes ou noirs), susceptibles de nous aider ci définir l’originalité africaine »; la revue se veut d’abord le lieu d’expression de ces noirs fiers de leur histoire . Ainsi, le père de la négritude, Aimé Césaire, prendra la plume dans le revue aux côtés du Guadeloupéen Paul Niger, de l’haïtien René Depestre, du sud-Africain Peter Abrahams, de l’afro américain Richard Wright, du sénégalais Léopold Sedar Senghor et de beaucoup d’autres de Madagascar au Dahomey (Bénin) en passant par le Côte d’Ivoire. Présence africaine érige le combat Noir en culture, approche nécessaire à un dialogue avec la France pour une conception humaniste dans laquelle chaque monde aurait sa place. Selon l’état d’esprit d’alors. Par ailleurs, cette prise de conscience permet aux Blancs d’ouvrir les yeux sur les revendications des indigènes qu’ils côtoient et desquels ils sont forcés de reconnaître l’humanité et la valeur. Étonnamment, ces derniers seront ceux qui attaqueront le plus violemment le système colonial, devenant les fervents sympathisants de cette originalité africaine.

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Un courant de pensée plus radical

Présence africaine reste la référence en matière de littérature panafricaine. En 1949, la revue devient une maison d’édition, qui se fera l’alliée de tous ces penseurs aux ouvrages engagés. Une littérature vue comme subversive pour l’époque, d’autant qu’entre temps, les nègres dociles se sont radicalisés. Influencés par le marxisme, leur pensée devient plus acerbe, plus revendicative, plus accusatrice. Les débats politiques sont dans toutes les bouches. Pour la majorité de ces anciens étudiants, la négritude, la réhabilitation de la culture noire, ne peut plus demeurer purement un fait intellectuel figé, mais doit se mettre au service de la lutte pour l’indépendance, du militantisme de terrain. Cheikh Anta Diop va précipiter ce revirement, avec ses travaux sur l’Egypte Antique noire. Une fracture se fait alors, accrue par la polémique qui frappe Léopold Sedar Senghor, accusé par certains de ses anciens pairs d’être à la botte des colons français. Le sénégalais, ministre français qui deviendra plus tard président du Sénégal, est vu par beaucoup comme l’instrument noir du colonialisme blancs et donc une entrave à lutte pour l’indépendance. Bien qu’il ait lourdement contribué au mouvement de l’émancipation des pensées Noires et qu’il fut l’un des instigateurs de la Négritude. Ainsi, parmi les compères, certains obtenaient attention et sympathie paternaliste de la part de l’Empire, tandis que d’autres, catalogués comme subversifs se voyaient rabroués, décrédibilisés, combattus.  Quoiqu’il en soit, des apôtres les plus vindicatifs aux hommes et femmes d’action, en passant par les collaborateurs du néocolonialisme, les travaux de chacun de ces précurseurs restent une base de connaissance objective.

Notes: « Histoire des organisations d’Etudiants africains en France (1900-1950), d’Amady Aly Dieng, éditions l’Harmattan.

A propos de l'auteur :

SK

SK est la rédactrice/ journaliste du secteur Politique, Société et Culture. Jeune femme vive, impétueuse et toujours bienveillante, elle vous apporte une vision sans filtre de l'actualité.

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