« Restaveks », les enfants esclaves d’Haïti

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Encore aujourd’hui dans le monde, il existe des enfants dont la force de travail est exploitée impunément par des adultes. Traditionnellement, en Haïti, des enfants sont donnés par leurs familles très pauvres, souvent vivant en milieu rural, à des familles plus aisées et citadines, dans l’espoir que celles-ci subsisteront aux besoins élémentaires de l’enfant. Le contrat moral est le suivant : l’enfant devra effectuer de menus travaux pour ses maîtres, qui devront en échange le nourrir, l’habiller, le soigner et surtout lui payer sa scolarité. Pourtant, de manière générale,  dans les faits, le contrat n’est nullement respecté. Ces enfants deviennent alors des restaveks (reste avec), c’est-à-dire, des domestiques gratuits. Après la déchirure de la séparation familiale, s’ensuit une enfance sans école, surchargée de travail, de maltraitances physiques, psychologiques et souvent d’abus sexuels.

Environ 300.000 enfants restaveks, âgés de quatre à dix ans, parfois plus, se lèvent avant l’aurore pour de longues journées de travaux domestiques. Entre astiquer la maison, faire la vaisselle,  préparer les repas, laver le linge, faire les courses, transporter du bois et de l’eau ect; la journée est ponctuée de travail harassant pour de si jeunes enfants, qui sont insultés et fouettés au moindre signe de faiblesse. Dénutris car mal nourris, ils doivent quand même porter sur leur dos les enfants des maîtres, pour les emmener à l’école, puis les ramener à la maison. À la nuit tombée et une fois la famille endormie, ils peuvent enfin se reposer sur des chiffons posés à même le sol. Les filles représentent les 2/3 des restaveks, et sont appelées « lapousa ». Comprenez « là pour ça », le « ça » étant les relations sexuelles. Ainsi elles sont violées par ces pédophiles que sont leurs maîtres, et lorsqu’elles tombent enceintes, sont jetées à la rue sans remord aucun. Ces enfants n’ont aucun moyen d’alerter leur famille et de rentrer chez eux. Une fois adultes, ils versent presque inexorablement dans la délinquance et la prostitution.

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Celui qui exposera la condition misérable de ces enfants à la face du monde est un ancien restavek, nommé Jean-Robert Cadet. Il est né de la relation entre un homme blanc riche possédant plusieurs entreprises, avec l’une de ses employées. Lorsque sa mère décède alors qu’il a quatre ans, l’ordre naturel des choses aurait voulu que son père l’élève. Mais ce n’est pas le cas, car il a trop honte des traits africains de son fils métis. Il l’offre tout bonnement à l’une de ses maîtresses haïtiennes, nommée Florence. Dès son arrivée, elle surnomme l’enfant « extrait-caca » en lui disant ces mots :« Tu n’es rien. Ta mère était une chienne et une pute. Ton père ne veut pas de toi » .  Débute alors pour Jean-Robert Cadet une vie de misère et de maltraitance, sans une once d’amour ni de tendresse. Il n’est qu’une bête de somme exploitée même par les voisins de sa maîtresse. Coups de fouet, de pieds, de balai sont son lot quotidien, son corps est couvert de plaies et de cicatrices. Cependant, un jour, alors qu’il a quinze ans, son destin bascule. Florence s’envole pour les États-Unis, avec sa famille et son restavek. Ce qu’elle ignorait, c’est qu’elle devrait inscrire Jean-Robert à l’école, le nourrir et l’habiller convenablement. Voir son jeune esclave aller à l’école avec ses propres enfants l’enrage, à tel point que bientôt,  elle le jette à la porte.

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Jean-Robert Cadet

Jean-Robert ne parle pas anglais mais survivra grâce à divers jobs tels que mécanicien, pompiste, ou encore serveur. La nuit, il va à l’école et en trois ans seulement, il rattrape tout son cursus scolaire avec honneurs. Ensuite, il s’engage à l’armée et travaille pour les services secrets, avant de reprendre ses études pour décrocher une licence en relations internationales et une maîtrise de littérature française. Il ira déposer ses diplômes sur la table de Florence, pour lui prouver qu’il n’est pas un moins-que-rien. Un jour, alors qu’il a trente-deux ans, il découvre l’amour dans les bras de Cynthia, qui lui donnera un fils. Par honte, Jean-Robert n’a raconté à personne sa vie de restavek. Pourtant, plus tard, son fils lui demande : « Papa, parle-moi de mes grands-parents ». Jean-Robert s’en trouve désemparé, il s’enferme pour écrire une lettre à son fils, lui racontant sa vie d’enfant esclave. Cette lettre ne sera achevée que des mois plus tard, et lorsque son épouse la lit, elle est en pleurs et ravagée. Elle conseille à son mari de publier cette lettre pour alerter l’opinion publique et aider ces enfants en détresse.

En 1998 parait le livre « Restavek enfant-esclave à Haïti, une autobiographie » de Jean-Robert Cadet, qui fait l’effet d’une bombe en Haïti. Ainsi est mise en lumière la condition de ces enfants restaveks, jetant l’opprobre sur la première nation noire à avoir brisé les chaînes de l’esclavage colonial. Il recevra des menaces d’Haïtiens mécontents, déclarant qu’on lave le linge sale en famille et que cette face d’Haïti ne doit pas être exposée au monde. À cela Jean-Robert rétorquera que les restaveks ne sont pas du linge sale, mais des êtres vivants exploités honteusement, sans voix pour les défendre.

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« Ce livre est sorti de mon ventre, de mon sang, de mon coeur. Et j’espère que la honte servira de levier pour un changement en profondeur des mentalités. À chaque fois que l’indépendance est fêtée, mon coeur se serre car je pense que les Haïtiens ne réalisent pas que Toussaint Louverture et bien d’autres se sont sacrifiés pour que le mot « liberté » ait du sens dans notre patrie. J’ai uriné au lit jusqu’à plus de trente ans, encore aujourd’hui je fais des cauchemars presque toutes les nuits.  Aucun restavek ne pourra s’en remettre de cette vie, les stigmates sont indélébiles. La cruauté envers les enfants n’est pas le résultat de la pauvreté. Les gens qui m’ont gardé comme leur restavek n’étaient pas pauvres. Ils avaient une blanchisseuse et un cuisinier. Ils vivaient dans une grande maison avec trois chambres, une cuisine, une salle à manger et un salon. Ils mangeaient grassement. C’est une conspiration nationale contre les enfants de la classe inférieure, perpétuée par l’héritage de l’esclavage colonial. »

Les premiers à se battre pour les restaveks sont les Haïtiens eux-mêmes. En 1940, la Ligue Féminine pour l’Action Sociale se mobilisait déjà. En 1990, un grand colloque sur la domesticité avait lieu pour mettre fin à ce fléau, sans succès. En 2006, la première journée nationale contre l’esclavage des enfants était  promulguée. Et de nombreuses associations locales ont vu le jour, telles que « Fondasyon Limiè Lavi »  ou encore « Aba sistèm restavek ». Elles offrent des repas à ces enfants, les scolarisent lorsque cela est possible, et ramènent les restaveks ayant fui leurs bourreaux dans leurs familles. La diaspora haïtienne est aussi au combat, appuyée par l’UNICEF. Jean-Robert Cadet ne s’est pas arrêté à l’écriture du livre, il est devenu un fervent militant et voyage plusieurs fois par année en Haïti, pour tenter de sensibiliser le monde au sort des restaveks. Mais il déplore que l’abolition de la domesticité des enfants ne soit pas une priorité gouvernementale. Une solution efficace selon lui serait que l’école soit gratuite pour tous les enfants. Cela éviterait aux parents de confier leurs enfants à des personnes généralement indignes, dans l’espoir qu’ils soient scolarisés.

Dans le monde, la force de millions d’enfants est exploitée sans vergogne. C’est le cas en Asie, en Amérique latine, en Afrique et en Europe, où des enfants sont obligés de travailler dans des mines non réglementées. Au Ghana ou en Côte-d’ivoire, ils sont exploités dans les plantations de cacao. Mais heureusement, de plus en plus de voix s’élèvent pour les défendre, déterminés à ce que le travail forcé des enfants soit éradiqué de la surface du globe.

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« Frères et amis, je suis Toussaint Louverture. Je veux que la liberté et l’égalité règnent à Saint-Domingue. Je travaille à les faire exister.
Unissez-vous, frères, et combattez avec moi pour la même cause. Déracinez avec moi l’arbre de l’esclavage. »

A propos de l'auteur :

Originaire de la Caraïbe, je suis une amoureuse de nos riches et fascinantes cultures noires. J'aime particulièrement conter nos belles histoires.

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