Faire de la fiction autrement: entretien avec Harold Varango, créateur de la série Persuasif

Harold Varango est le créateur et réalisateur de la série digitale « Persuasif ». Coproduit par la chaîne ARTE et les société « Actes de Piraterie » et « Story Circus », ce programme de 7 minutes met en scène un personnage complexe, au cœur d’une intrigue étonnante. La fiction fait voler en éclats tous les clichés habituels du paysage audiovisuel français, en ce que le héros n’est jamais là où on l’attend. Forte d’un grand succès, la série est à l’image de son réalisateur, qui veut faire de son art un miroir positif, plus respectueux et plus juste pour qui accepte de s’y regarder. Une série digitale affranchie de toute revendication, qui propose de faire de la fiction autrement et surtout, un travail de réalisation de qualité.  

Entretien.

Comment a débuté votre parcours filmographique ?

Mon envie de réaliser est très ancienne, mais je suis rentré dans l’audiovisuel assez tard, et comme régisseur. C’est-à-dire, comme personne chargée, seule ou non, de la logistique d’un tournage. Aujourd’hui encore, c’est la profession que je donne le plus souvent quand une administration me pose la question.

A partir de cette position, j’ai ouvert grands les yeux et lorsque j’ai estimé en avoir vu assez pour être capable de lancer mes propres projets, j’ai tourné la première version de Persuasif. Avant de la diffuser, nous l’avons soumise, presque juste par acquit de conscience, à quelques diffuseurs, dont ARTE. Cette chaîne s’est montrée intéressée et cet intérêt a finalement engendré la version de la série qui a été diffusée, celle dont nous parlons ici.

Quel est l’objet de la série « Persuasif » ?

Persuasif est centrée autour d’un recouvreur de dettes unique en son genre, qui évite d’être violent et est convaincu de rendre service à ceux qu’il pousse à rembourser ses clients. Un type particulier à la morale très personnelle et dont la vie sentimentale, par exemple, est tout aussi singulière.

Avec qui portez-vous ce nouveau projet ?

Le projet a été produit par deux sociétés : celle que je préside, Actes de Piraterie, et StoryCircus, qui coproduit, entre autres, les fameux DataGueule. Ils viennent d’ailleurs d’en pondre un très intéressant sur le franc CFA:

Mais au-delà des entreprises productrices, le projet a pu compter sur la bonne volonté de toute une équipe dont l’implication a été exceptionnelle. Je reste très étonné et impressionné par le nombre de techniciens qui avaient lu tout le scénario. A titre de comparaison, une partie du film Red 2, avec Bruce Willis, s’est tourné dans Paris. J’étais chauffeur sur cette partie du tournage et je me suis retrouvé avec le scénario entier dans les mains – j’ai encore l’exemplaire. Je n’en ai jamais lu une seule page. Et Dieu sait si je suis curieux !

Qu’est-ce qui vous a donné envie de réaliser cette série ?

Ce qui m’a donné envie de réaliser cette série est la même chose que ce qui me donnerait envie de réaliser quoi que ce soit d’autre : c’est l’envie de créer. De créer ET partager ce qui a été créé. Mais, plus spécifiquement, il y avait avec Persuasif le désir de mettre en place un univers où l’intensité se situerait autant dans les relations entre les personnages que dans l’action apparente.

Pourquoi ce format ?

Le format, qui est en moyenne de sept minutes pour un épisode, c’est à la chaîne [ARTE] qu’on le doit. Les épisodes de la première version de la série duraient au moins dix minutes. La chaîne a d’abord parlé de cinq minutes quand il a fallu reprendre le « concept » avec elle. C’était un peu extrême, pour du drame !

Peut-on dire que vous êtes un réalisateur militant ? Pourquoi ?

Si je suis militant, je le suis en creux. Je tais autant que je peux l’idée que je défends. Brailler partout sa thèse, c’est la soumettre à la contradiction. Il y a des moyens très simples de faire passer un message au public de façon efficace, de le convaincre sans passer par la case « Polémique ». C’est un peu roublard, mais je l’assume. Ce n’est pas pour rien que ma société s’appelle Actes de Piraterie. Il y a un gouffre béant entre défendre une idée et vouloir que tout le monde pense qu’on la défend. Entre l’action féconde et la masturbation qui, par définition, ne donne naissance à rien. Vous savez ce que je veux dire. Vous savez parfaitement ce que je veux dire.

Selon vous, est-ce qu’il manque ce type de contenu aujourd’hui dans le paysage audiovisuel français ?

Ce type de contenu ? De quoi parle-t-on ? Des web-séries ? Il y en a plein ! Des contenus avec des comédiens avec un épiderme plus foncé que la moyenne nationale ? A ce niveau-là, le problème est plus au niveau de la qualité que de la quantité. De la couleur, honnêtement, il y en a, dans le paysage audiovisuel français. Après, il faut voir comment on l’emploie…

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Harold Varango Crédit photo: Emilie Cérito

Avez-vous rencontré des difficultés particulières pour la production et la diffusion de cette nouvelle série ?

De l’écriture de la série à sa livraison à la chaîne, nous n’avons pas rencontré de difficultés liées aux caractéristiques ethniques des personnages puis des comédiens, si c’est que vous voulez me demander. Mais avec un budget très limité, une équipe entièrement salariée, beaucoup de personnages et de nombreux décors, l’affaire a été sportive. Plus d’un an après la sortie, j’en ressens encore salement les courbatures.

La série est ce qu’elle est mais elle s’adresse à absolument tout le monde. Personnage principal noir ou pas, elle peut plaire à un habitant du Népal – je prends cet exemple pour l’avoir vérifié. Ceci dit, on pouvait légitimement s’attendre à ce que la presse et les journalistes « afros » français saluent l’existence de cette série, qui a bien des égards synthétise tout ce qu’ils appellent de leurs vœux, parfois très bruyamment. Ce petit monde a surtout brillé par son retard à l’allumage, voire son franc mutisme. Ou son désintérêt étrangement tenace.

Si la série était merdique, de telles réactions auraient été compréhensibles. Mais nous avons pondu une œuvre de qualité – nous attendons encore la critique de presse où nous nous ferions descendre. Il y a beaucoup à déduire de ces faits, je vous laisse méditer dessus. Je me contenterai de dire que l’inconséquence d’une bonne partie de ces organes et personnalités est sans limite. La masturbation, souvenez-vous…

Aucun discours aigri ici. Je pensais tout ça avant même d’écrire la série. J’ai juste depuis eu ma preuve XXL. Et je la mets dans un coin pas trop mal éclairé de mon crâne…

Pourquoi « Persuasif » est un programme important pour les téléspectateurs, les jeunes et les jeunes afro en particulier ?

Si je ne devais retenir qu’une chose, c’est la représentation que nous avons donnée de la diversité – je déteste ce mot. Je ne parle pas du taux de personnages aux origines exotiques dans l’ensemble de la distribution. Je parle de leurs caractéristiques.

Ce truc de l’Arabe ou du Noir qui, dès lors qu’il n’appartient pas à l’élite, est forcément un écorché vif toujours proche de l’explosion et qui ne sait pas parler autrement qu’en aboyant… Ce truc-là est un cancer. Bien sûr, que ce type de profil existe. Mais il est terriblement minoritaire. Quand ce sont les indigènes qui favorisent cette image, on peut toujours se dire que c’est au pire de la propagande et au mieux de l’ignorance. Mais quand les Noirs et les Arabes, dès lors qu’ils sont derrière la caméra, s’avèrent infoutus de sortir de cette image, même lorsqu’elle ne leur correspond pas à titre personnel, le mal révèle toute son ampleur.

Donc pour répondre à votre question, disons qu’il était bon que les non-Afros voient que les Afros pouvaient être à l’écran des personnes posées, réfléchies, en contrôle de leur vie, voire dominatrices. Et il était bon que les Afros eux-mêmes voient que c’était possible.

Ce n’est pas anodin. La représentation que je déplore fait énormément de dégâts. Des personnes qui ne s’imaginent pas que d’autres puissent agir autrement qu’en sauvageons, et qui du coup s’adressent à elles en conséquence. Des personnes qui, sorties de leur milieu, estiment pertinent de correspondre parfaitement à toute la merde que leurs interlocuteurs pensent d’elles. D’autres personnes qui s’épuisent au contraire à en faire beaucoup plus qu’il ne faudrait pour se démarquer de l’image dans laquelle semblent prêts à les enfermer ceux qu’ils côtoient.

Je vous parle là d’une source de dysfonctionnement sociétal, et si à notre très humble niveau, nous avons vaguement contribué à dissiper le malentendu, moi, ça me va.

Où peut-on suivre la série ?

La série se regarde pour l’instant seulement sur le Net. Sur YouTube en tapant « persuasif, l’intégrale » ( http://bit.ly/intégralePersuasif ) ou sur ARTE Creative ( arte.tv/persuasif ).

A propos de l'auteur :

SK

SK est la rédactrice/ journaliste du secteur Politique, Société et Culture. Jeune femme vive, impétueuse et toujours bienveillante, elle vous apporte une vision sans filtre de l'actualité.

a écrit 528 articles sur NOFI.FR.

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