Le doudouisme et les clichés sur les Antillais

C’est une belle et chaude journée. Le sable est immaculé, la mer et le ciel sont d’un bleu éclatant. Nous sommes sur une plage digne des plus belles cartes postales. Un homme, confortablement installé dans son hamac, sirote un « ti punch ». Comme tout bon antillais qui se respecte, il vient de copuler gaiement à droite et à gauche. C’est que les belles doudous créoles, toute de madras vêtues, affichent toujours un sourire aussi sucré que le miel des abeilles. Une invitation aux plaisirs charnels sans nul doute. Des haut-parleurs crachent à fond du Francky Vincent, le vent marin caresse la peau, bref, la vie aux Antilles est paradisiaque.

Cette petite scène est un concentré de clichés sur les Antillais : fainéants, chauds lapins, buveurs de rhum. Mais quelle est l’origine de ces clichés ? Les Antilles sont une vaste région, pourtant, dans cet article il s’agira exclusivement de la Martinique et de la Guadeloupe.

Sketch de Thomas Ngijol sur les Antillais

À  la fin du XIXe siècle, la seule littérature de ces îles se résume à quelques békés (blancs créoles descendants de colons) écrivant leur nostalgie de l’époque esclavagiste.

Au début du XXe siècle, des auteurs « mulâtres » de classe bourgeoise apparaissent sur la scène littéraire. Ce sont les seuls noirs à bénéficier de l’instruction et de l’accès aux bibliothèques. Poésies après poésies, romans après romans, chansons après chansons, ils lancent le concept du doudouisme exotique. Il s’agit de dépeindre la Martinique et la Guadeloupe comme des jardins d’Eden, faisant fi de toutes les luttes sanglantes que doit mener le « petit peuple » pour améliorer ses dures conditions de vie. Le but est de satisfaire la vision folklorique et stéréotypée des Français en mal d’exotisme.

Par exemple, le célèbre chanteur Henry Salvador, d’origine Guadeloupéenne chante ces mots :

Dans mon île
Ah comme on est bien
Dans mon île
On n’fait jamais rien

On se dore au soleil
Qui nous caresse
Et l’on paresse
Sans songer à demain
Dans mon île
Ah comme il fait doux
Bien tranquille
Près de ma doudou
Sous les grands cocotiers qui se balancent
En silence, nous rêvons de nous.

Lorsque le gouvernement met en place le système des bourses, l’accès à l’éducation est ouverte aux pauvres, aux Noirs les plus foncés, aux non-privilégiés. C’est le début de l’ère des grands écrivains antillais reconnus mondialement. Pour l’exemple, on peut citer Aimé Césaire, Joseph Zobel, Patrick Chamoiseau et Maryse Condé. Ces nouveaux auteurs, d’un haut bagage intellectuel, s’expriment au nom de ceux qui étaient bâillonnés jusque-là. Ils dénoncent avec talent les injustices coloniales, revendiquent leur identité nègre et mettent fin au doudouisme, qui semble désormais hypocrite, médiocre et fade.

giphy

Pourtant, ces clichés doudouistes ont la dent dure et persistent dans l’imaginaire collectif. En 2016, des internautes antillais partagent leurs anecdotes via  le hastag  #QuandTuEsAntillaisEnFrance. Voici un petit florilège:

  • Y’a des hôpitaux en Guadeloupe? Et vous avez des magasins là-bas??
  • Tu viens d’où? / De la Guadeloupe/ Mon fwèèw, on boit du whum frèwww?
  • Tu es Martiniquais? Tu connais pas un gars qu’on appelle René?
  • Pourquoi t’es venu en France quand tu as chez toi la plage, le soleil ect…
  • On te dit « je connais le zouk, moi. J’écoute beaucoup la Compagnie Créole »

La Compagnie Créole (photo à la une) a pourtant la cote dans de nombreux pays, mais pas aux Antilles. C’est un groupe composé de cinq membres antillo-guyanais qui, en début de carrière chantaient en créole. Ils avaient un grand succès aux Antilles et en Guyane, mais pas en France hexagonale. Pour pallier à cela, leur producteur  Daniel Vangarde, un homme blanc, va devenir leur parolier et écrira leurs chansons. Cela contribuera fortement à doudouiser le groupe, qui sera perçu désormais aux Antilles comme « La Compagnie Française ».

C’est vrai que souvent les clichés sur les Antillais, principalement dus à l’ignorance sont cocasses. Mais outre les paysages d’une beauté à couper le souffle, et l’accueil chaleureux des antillais, il faudrait que les gens sachent que la Martinique et la Guadeloupe sont des terres imbibées de sang, de sueur, de larmes. Qu’elles sont des terres de résistances et de luttes acharnées. Des lieux d’où ont émergés de grands intellectuels, de grands sportifs, de grands chanteurs. Et pour les plus sceptiques, pourquoi ne pas venir voir par vous-mêmes?

 

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A propos de l'auteur :

Originaire de la Caraïbe, je suis une amoureuse de nos riches et fascinantes cultures noires. J'aime particulièrement conter nos belles histoires.

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