CULTURE

Kannywood, un cinéma nigérian soumis à la sharia

Kannywood est une industrie cinématographique basée au nord du Nigéria. Elle a la particularité de plus ou moins se conformer à la sharia, la loi islamique en vigueur dans la région.

Par Sandro Capo Chichi / nofi.fr

En octobre 2016, l’actrice nigériane Rahama Sadau faisait la une des médias internationaux. La raison, son interdiction de tournage à vie dans l’industrie de cinéma locale pour avoir joué un clip musical. Elle y a avait très brièvement été en contact physique suggestif avec un acteur.

 

L’organisme responsable de cette censure est la Motion Pictures Practitioners of Nigeria (MOPPAN). Cette association contrôle le respect des bonnes moeurs dans l’industrie cinématographique du nord du Nigéria, que l’on appelle communément Kannywood.

Pourquoi ce nom?

Kannywood est nommée après Kano, la principale ville du pays haoussa au nord du Nigéria. Quant à Wood, il s’agit du suffixe désormais utilisé pour désigner les industries cinématographiques sur le modèle d’Hollywood.

Dans un pays où a déjà émergé le géant Nollywood, qui a servi de modèle à d’autres industries à travers le continent, on pourrait penser que Kannywood ne serait qu’une version de Nollywood sensible aux restrictions de la sharia. Il n’en est rien.

KANNYWOOD

En réalité, le wood de Kannywood marque plutôt le legs de ce dernier à Bollywood qu’à Nollywood. Bien avant les années 2000 étaient importées au nord du Nigéria des cassettes vidéo de films indiens.

Dans ceux-ci, de nombreux spectateurs reconnaissaient des aspects de la culture de leur région. On pense notamment aux séquences de danse et de chant. Dès réalisateurs ont alors adapté le modèle des films de Bollywood, sur ces histoires d’amour à l’eau de rose.

En 2001, toutefois la sharia est réinstaurée dans le nord du Nigéria. Il s’en suit une redéfinition des codes moraux dans la société et bien évidemment, dans les médias.

Sont par exemple critiqués les films mettant en scène les femmes en tenue occidentale et les contacts ‘suggestifs’ entre hommes et femmes. Les scènes de chant et de danse alors caractéristiques de cette industrie cinématographique sont censurés à cause de cette suggestivité. Mais ce n’est pas la seule raison.

Ainsi, leurs racines dans Bollywood à partir de la religion hindoue va conduire certains censeurs à invoquer de l’idolâtrie.

Plus que la pudeur dans les interactions hommes-femmes, Kannywood a produit nombre de films mettant en scène l’opposition dans un cadre temporel pré-colonial, de conquérants musulmans incarnant le triomphe de l’islam sur les religions païennes.

Scandales

Mayam Hiyana, Kannywood
En 2007, Maryam Hiyana, une célèbre actrice de Kannywood était au coeur d’une controverse. Une vidéo intime d’elle et de son petit ami censée rester privée avait alors été diffusée en ligne. Comme c’est souvent le cas, elle avait et téléchargée par des centaines de milliers de personnes. Il s’en suivit alors une interdiction de la production de films à Kano. Les artistes y résistèrent en délocalisant leur production dans les états voisins et en critiquant la censure à travers leur production.

Ironiquement, le responsable de cette chasse aux sorcières, qui vit littéralement des vidéos brûlées en place publique, Abubakar Rabo fut à son tour pris dans un scandale sexuel. Après avoir été poursuivi de nuit par la police, il percuta un motocycliste avant d’être arrêté. On découvrit alors une adolescente sur le siège arrière de sa voiture. Le lendemain, l’intéressé quitta le Nigéria pour l’Arabie Saoudite où il effectua un pèlerinage…

Depuis, 2011 a vu l’instauration d’un gouvernement moins à cheval sur les principes religieux à Kano. Pour cette raison, l’industrie de Kannywood a regagné en activité. Il persiste donc comme une forme de cinéma africaine. qui comme Nollywood, rend compte de ses propres réalités et codes régionaux.

Pour en savoir plus

Matthias Krings / African Appropriations