Les Shakur dans la ligne de mire du FBI

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Entre 1971 et 1973, Joanne Chesimard, alias Assata Shakur, fut accusée de plusieurs crimes (meurtre et voie de fait) et activement traquée par le FBI qui l’avait placée sur la liste des terroristes les plus recherchés (et accessoirement la première femme).

Par Franswa Makandal. Si la carrière d’un des meilleurs rappeurs de tous les temps est connue de tous (notamment de ceux qui écoutent du rap), peu connaissent les programmes de « justice sociale » menés par sa tante Assata Shakur avec qui il avait tant en commun.La similitude ne s’arrête pas là. De nombreux éléments tendent à prouver que les services secrets américains s’intéressaient à 2pac, qui était (comme le furent avant lui de nombreux membres de la famille Shakur) la cible du FBI.

La famille Shakur, fortement impliquée dans la lutte pour la libération de l’homme et de la femme noire, participait à de nombreux mouvements afros. Nous pouvons ici citer Abbah Shakur, proche du fils de Malcolm X, et qui collabora avec l’UNIA [1] de Marcus Garvey, l’un des pères du panafricanisme. Abbah Lumumba Shakur initia le Black Panther Party (BPP) de Harlem. Son frère, Zayd, était ministre de l’Information du BPP du Bronx, avant de basculer dans la clandestinité et cofonder la Black Liberation Army [2]. L’épouse de Lumumba Shakur, Afeni Shakur, qui n’est autre que la mère de 2pac, l’assista à la direction des Panthers de Harlem, la capitale du monde noir.

Assata Shakur

Assata Shakur

Selon les propres dires de Gene Roberts (le premier aux côtés du corps sans vie de Malcolm X, et pourtant agent infiltré), il s’était hissé au sommet de la hiérarchie en devenant un cadre du BPP de New York. Tout cela, il l’avait fait, avouera-t-il, pour le compte du tristement célèbre programme de contre-espionnage du FBI [3] (le COunter INTELigence PROgram, ou COINTELPRO) ciblant les organisations dissidentes, et particulièrement les mouvements afros. Les Panthers de New York, que l’on surnomma par la suite les New York 21, furent incarcérés deux longues années avant d’être acquittés en 1971. C’est cette année-là que Lumumba Shakur se sépara d’Afeni, alors enceinte de 2pac.

Le document constitutif du fondateur de COINTELPRO exhortait les agents du FBI d’exposer, de perturber, discréditer, et neutraliser les activités des mouvements dissidents, ainsi que leurs chefs. Le Black Panther Party étant directement dans la ligne de mire, le FBI intensifia la pression au moment du procès des New York 21. Une tactique utilisée dans le cadre du COINTELPRO consistait à créer une guerre ouverte entre le BPP de la côte Est et celui de la côte Ouest. Cette stratégie fut tout simplement surnommée « East Coast Vs West Coast Panther War ». Le Bureau d’enquête fédéral américain alla jusqu’à créer de toutes pièces des lettres qu’il fit circuler entre les BPP de New York, d’Afeni, et le bureau national du Black Panther Party, dirigé par Huey Newton à Oakland, afin de faire naître des dissensions au sein de l’organisation.

Assata Shakur

Assata Shakur

Ayant vu trop de frères d’arme tomber sous les balles de la police et craignant pour sa vie, la Panther du Bronx qu’était Joanne Chesimard rejoignit son ami proche Zayd Malik Shakur dans la clandestinité. Par respect pour Zayd et la famille Shakur, elle changea son nom en Assata Shakur.

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Assata Shakur vs United Snakes of Amerikkk

Fidèle à lui-même, le FBI se lança alors dans une campagne médiatique de diabolisation d’Assata (nommée pour l’occasion « la mère-poule révolutionnaire » de la Black Liberation Army). Cette organisation était accusée de nombreux meurtres d’officiers de police de New York (ces accusations n’étant pour la plupart étayées par aucune preuve ni pièce à conviction valide). En 1972, une véritable traque d’ampleur nationale organisée par le FBI s’abattit sur Assata, comme sur les glorieux Neg Mawon avant elle. Avec sa tête placardée dans tous les commissariats et bureaux de banque, son nom traîné dans la boue et figurant sur la liste des terroristes, Assata Shakur était devenue la femme (noire) à abattre.

Quelques mois plus tard, en mai 1973, la police du New Jersey fit feu sur la voiture où se trouvaient Zayd Shakur, Assata Shakur et Sundiata Acoli, ex-membre des Panthers 21. Zayd succomba aux balles de la police, Assata et Sundiata furent quant à eux blessés. Dans l’échange des coups de feu, un officier de police fut tué. Entre les mains expertes des forces de l’ordre, Assata Shakur fut battue et torturée dans un hôpital (puis en prison). Elle ne dut son salut, dira-t-elle, qu’à l’intervention d’une infirmière.

Chokwe Lumimba Shakur (crédit photo: Ebony magazine)

Chokwe Lumimba Shakur (crédit photo: Ebony magazine)

Désormais accusée du meurtre de l’officier de police, Assata était devenue l’ennemie publique numéro un de l’époque. L’acharnement fut tel qu’il fallut attendre quatre ans pour que son dossier passe devant les juges tant le Ministère public s’employait à traîner notre révolutionnaire noire devant les tribunaux pour une prétendue implication, entre 1971 et 1973, pour une demi-douzaine d’autres faits criminels.

En 1976, l’avocat d’Assata, Stanley Cohen, fut retrouvé mort alors qu’il avait fait des découvertes capitales dans le cadre de l’affaire. Les plus complotistes (ou réalistes, c’est selon) y verront la marque du FBI

Lors du procès, les avocats d’Assata, parmi lesquels William Kunstler et Lennox Hinds, Evelyn Williams, sa tante, prouvèrent l’innocence d’Assata à l’aide de tests médicaux. Aucun résidu de poudre à canon issu de l’arme à feu ayant entraîné la mort du policier n’avait été trouvé sur elle. Il fut également prouvé qu’il lui aurait été impossible de tirer alors même que son nerf médian avait été sectionné par le tir de la police. Ce manque de preuve n’empêcha pas l’autorité judiciaire de condamner Assata Shakur à la prison à vie.

A droite, Huey P Newton, co-fondateur du Black Panther Party

A droite, Huey P Newton, co-fondateur du Black Panther Party

En 1979, elle s’échappa de prison. Rapidement, Mutulu Shakur, Silvia Baraldini, Sekou Odinga et Marilyn Buck furent accusés d’avoir joué un rôle dans l’évasion de notre révolutionnaire. En 1981, Mutulu Shakur fut accusé d’être impliqué dans le braquage d’un fourgon de la Brink’s. En 1986, le corps de Lumumba Shakur fut retrouvé sans vie.

Le fait que le FBI, via son programme tyrannique qu’était le COINTELPRO, agissait souvent hors du cadre légal ne changea en rien au statut de prisonniers politiques de Mutulu et d’Ondiga.

2Pac, le « Prince noir de la révolution »

Hérédité ou prophétie ? 2Pac, comme l’avait prédit sa mère, fut, dès son plus jeune âge, mu par la volonté farouche d’élever les siens. Ainsi, lorsque d’anciens membres du Black Panther Party et de la Republic of New Afrika [4] fondèrent le New Afrikan People’s Organisation, qui devint ensuite, sous l’impulsion de ses plus jeunes militants, New Afrikan Panthers, 2Pac en devint rapidement, à l’âge de 17 ans, le leader (le plus jeune à occuper ce poste d’ailleurs). Fort de cette expérience militante, il quitta le groupe afin d’élargir sa démarche et de toucher la jeunesse noire des ghettos.

En lui germa l’idée qu’associer son talent et son aura de rappeur (et d’acteur) à son activisme pourrait être la clé. En diluant sa radicalité politique dans un univers gangsta rap, il parvint à capter l’attention de la jeunesse noire désœuvrée de la rue et, in fine, à la conscientiser. En cela, la démarche de 2Pac s’inscrivait dans la droite lignée du travail de terrain qu’avaient effectué ses parents auprès des gangs (principalement les Bloods et les Crips) avec le Black Panther Party. 2Pac était doué, il était subversif, il était efficace et écouté des siens, peut-être un peu trop au goût des autorités.

Tupac Amaru Shakur

Tupac Amaru Shakur

La notoriété de 2Pac, son engagement militant ainsi que son background familial sont sans doute à l’origine de la spirale de contentieux avec les forces de l’ordre. Même si le COINTELPRO a officiellement cessé son activité en 1971 (année de naissance de 2Pac), il n’est pas vain de se demander si, comme le furent ses aînés, 2Pac n’était pas la cible d’un programme similaire. En effet, dès le début de sa carrière, en 1991, il fut passé à tabac par la police. Deux ans plus tard, il fut la cible de coups de feu, mais la police préféra l’embarquer lui plutôt que son agresseur. Lorsque l’on sait que la scène s’est déroulée dans la juridiction (Baie de Californie) d’un cadre du FBI pris en flagrant délit de dissimulation de meurtre, le doute prend de moins en moins de place. Car cela ne s’arrête pas là. La même année, des témoins ont affirmé que deux individus (qui s’avérèrent, plus tard, être des policiers en civil) s’approchèrent de la voiture de Pac, brisèrent la vitre, et ouvrirent le feu… avec une arme volée. Selon certaines sources policières, c’est avec ce genre d’arme « jetable » que sont communément assassinés ceux qui gênent la police. À peine quelques semaines après cet incident pour lequel personne ne sera condamné, c’est une accusation d’agression sexuelle qui s’abat sur le rappeur. Toujours selon certaines sources, il se serait en fait agi d’une machination orchestrée par un agent infiltré, comme au temps du COINTELPRO. Pire encore, après s’être à nouveau fait tirer dessus au Times Square Hall où il effectuait un enregistrement, Pac fut confronté au refus de la police de prendre en compte les enregistrements vidéo, qualifiant cette tentative de meurtre insignifiant et classant l’affaire. C’est d’ailleurs à cette période qu’apparut l’opposition entre 2Pac et Notorius B.I.G. Dans la plus pure logique du « diviser pour mieux régner » que dénonçait Malcolm X, des rumeurs ont commencé à émerger, accusant Biggie d’avoir des liens avec l’épisode du Time Square Hall… ainsi naquit la fameuse « East Coast vs West Coast Rap War » (ça ne vous rappelle rien ?).

Mutulu Shakur

Mutulu Shakur

La liste est longue… on se souviendra notamment de forts soupçons d’infiltration par le FBI du label Death Row Records, etc.

L’assassinat de 2Pac est, lui aussi, entouré de mystère. Le FBI y jouerait-il un rôle ? Après cette longue liste de tentatives de meurtre, de diabolisation et de manigances, auraient-ils réussi à faire définitivement taire 2Pac ?

Quoi qu’il en soit, le destin de Tupac Amaru Shakur et intimement lié à la libération du peuple noir, et il fut sans conteste une des voix les plus écoutées de son époque par la jeunesse noire des ghettos. Les parallèles entre la manière dont le FBI, via COINTELPRO, a tenté de saper les mouvements noirs et celle dont 2Pac fut la cible de nombreuses attaques policières doivent nous faire comprendre que les oppresseurs ne laisseront jamais des voix dissidentes s’élever contre eux sans réagir. La lutte pour la libération est un combat de chaque instant, qui demande des sacrifices et beaucoup de détermination. Le message de 2Pac est toujours d’actualité (surtout en cette heure où la négrophobie semble se décomplexer), et garde toujours le potentiel d’élever les standards politiques de la jeunesse afro. Entre tous, 2Pac a réussi, à travers son œuvre, à donner une vision et de l’espoir à ceux qui n’en avaient plus, et le paya de sa vie. Voila une source d’inspiration pour les artistes dit engagés.

Pour approfondir le sujet :

  • The FBI War on Tupac Shakur and Black Leaders de John Potash

 

Notes :

[1] L’Universal Negro Improvement Association and African Communities League (UNIA) est une organisation créée par Marcus Garvey 1914. Elle œuvre à la promotion et à la diffusion du panafricanisme et du nationalisme noir.

[2] La Black Liberation Army était un groupe nationaliste noir inscrit dans une démarche de « lutte armée » dans les années 70 à 80. Ce groupe était composé en majorité d’ex-membres des Black Panthers.

[3] Le COINTELPRO (1956-1971) était le programme de contre-espionnage du FBI dont le but était de détruire les organisations politiques dissidentes outre-Atlantique.

[4] La Republic of New Afrika était un groupe noir nationaliste prônant la création d’un État noir au sud des États-Unis.

Il y a six mois, en avril 2016, les frères Sundiata Acoli et Mutulu Shakur se sont à nouveau vu refuser leur libération, après respectivement 43 ans et 30 ans derrière les barreaux.

Le combat continue.

A propos de l'auteur :

Makandal Speaks

Panafricaniste dans l’âme, j’œuvre à mon humble niveau à réunir les membres de la grande famille africaine à travers le monde.

a écrit 138 articles sur NOFI.FR.

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