Odome Angone : « Évincer la question de la couleur comme élément de stigmatisation, c’est omettre que les stéréotypes et clichés sont imbriqués dans l’imaginaire collectif »

Ecrivaine-chercheure, Odome Angone est docteure en philologie espagnole. Sa thèse a porté sur les identités transversales dans la narrative afropéenne (Léonora Miano) et cubanoaméricaine (Cristina García). Elle s’intéresse aux questions liées à l’hétérolinguisme, l’identité-frontière, à la mémoire, à l’histoire, à la rencontre de l’Autre sous la houlette d’un acte colonial. Comme romancière, elle a achevé l’écriture il y a quelques mois d’un nouveau manuscrit dont la thématique est centrée sur l’imaginaire colonial inspiré des zoos humains. Dans ce roman, elle veut démontrer que nombre de clichés et stéréotypes que nous entretenons de nos jours sont hérités de la tradition des exhibitions anthropomorphiques.

(Interview Nofi)

Nofi : D’où viennent les termes « Afrocentriste » et « Afropéen » et que signifient-ils?

Odome Angone : Je commencerai plutôt par expliquer le terme « Afropéen ». Même si je trouve le terme réducteur parce qu’il n’épuise pas la complexité d’une identité à une époque de migration accrue où les individus s’abreuvent un peu partout, aussi bien en Afrique, en Europe qu’au-delà des frontières qui les définissent, « afropéen » est un concept venu du Royaume-Uni. En France, il a été apprivoisé parce qu’il naît de la nécessité de « s’auto-nommer » pour en finir avec l’usage indifférencié des termes: « immigré » et « d’origine immigrée », « étranger » et « d’origine étrangère », et « issue de l’immigration » ou « issu de deuxième  ou troisième génération » qui désignent souvent dans la maladresse et la confusion les « minorités visibles » pour lesquels l’imaginaire introduit ainsi une sorte de surconscience identitaire en guise d’étiquette et une nationalité par degré (Emmanuelle Saada) afin de les maintenir dans un cloisonnement ethnique. Il suffit de constater, aussi bien dans les médias que dans les enquêtes réalisées par des institutions officielles, comment on recourt à des « cache-cache linguistiques » pour ne pas nommer la différence et dans le cas qui nous occupe, « le gros mot » : Noir.

En s’appropriant le terme « afropéen », on exprime le désir de se nommer par soi-même. Se nommer désigne la marque d’une ré/inscription spatiale de la communauté. Se nommer ici c’est dire le monde, s’offrir une piste, accéder à l’épaisseur humaine, recouvrer sa dignité, commencer à exister autrement que comme des éléments pittoresques d’un récit. Bref se nommer comme résistance à la dissolution, c’est réhabiliter une généalogie naguère fragmentée : exhumer un passé que l’Histoire a tu. Le protocole et l’intérêt qui président l’emploi du mot ou concept (appelez-le comme il vous convient) « afropéen » relève donc d’une surprenante complexité. Cette identité représente le signe qui leur rappelle quelque chose, le symbole qui les rattache à un passé qu’ils veulent reconquérir. À défaut d’une généalogie stable, se nommer c’est à la fois, la quête, la conquête et la reconquête de la mémoire, la réhabilitation d’un passé oublié. Être « afropéen » et pas « tout simplement » européen sert dès lors de support mémoriel à la communauté, un apaisement de l’entre-soi dans un contexte assimilationniste.

Le terme « Afrocentriste » quant à lui est un épithète qui qualifie une démarche inspirée de l’Afrocentricité. Avant d’avoir été repris par plusieurs partisans aussi bien en Europe qu’en Afrique, les fondements de l’Afrocentricité -comme idéologie- ont été exposés dans un livre d’ASANTE Molefi Kete, traduit en français en 2003 par Ama Mazama. Dans ses gros traits, la démarche afrocentriste prône une généalogie historique collective au sein d’un Système Culturel Africain avec pour prophètes et catalyseurs principaux les panafricanistes Garvey, Du Bois, Fanon, Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Malcom X, Karenga, Elijah Muhammad, Chaka Zulu, Amilcar Cabral, etc. Aussi, indépendamment de leur situation géographique actuelle, l’afrocentricité soutient que les racines de tous les Africains remontent à l’Afrique de l’Est, le berceau de l’Humanité, berceau autour duquel le mouvement adopte un contre-mythe supporté par un récit mythologique fondateur.  La mythologie ici a pour but d’assigner un sens, une identité, une culture et une direction au « peuple noir » avec pour point nodal les principales recherches de Cheikh Anta Diop sur l’égyptologie. Dans cette perspective, « l’identité noire » franchirait l’océan et surmonterait les déportations en reposant sur un héritage qui présuppose une nouvelle historiographie fondée sur la reconnexion de tous les Africains, de la Diaspora et du Continent à l’Egypte ancienne. Nous pouvons observer que l’afrocentricité est une nouvelle ethnicité qui éprouve des limites à plusieurs niveaux. D’abord, parce qu’elle puise ses origines (hybrides) dans une multitude d’idéologies panafricanistes nées en partie de la diaspora noire américaine, si l’on se réfère à ses principaux prophètes énoncés plus haut. Le concept de « tradition » acquiert donc une connotation aux antipodes de l’authenticité africaine pro/ré-clamée. Connu des diasporas forcées, l’acte de réunification imaginaire qui est proposé tente d’imposer une cohérence à l’expérience de la dispersion et de la fragmentation.

Bien qu’étant une forme d’absolutisme ethnique et à mon avis une démarche utopique, toutefois, je considère l’Afrocentricité comme une contre-réaction considérée légitime et nécessaire voire indispensable à l’encontre de la thèse dominante assimilationniste, de la part des minorités afrodescendantes réunies circonstanciellement sous le sceau de la couleur.

Parce qu’elle est une « fabrique des âmes insurgées », les contradictions de la démarche afrocentriste se situent à plusieurs niveaux. Car c’est en se saisissant du désarroi de la « condition noire » que certains leaders aussi bien en France, en Espagne qu’aux USA prônent un imminent et impossible retour rédempteur à la matrice africaine : citadelle de l’imagerie diasporique des origines,  à travers des artéfacts et pseudo manifestations traditionnelles dites authentiques. La plupart du temps, les militants piochent donc dans une culture réelle ou supposée des éléments propres pour se construire une nouvelle identité en tant que minorité et sujets d’une stigmatisation commune. Pour le cas de la France, face à l’extrême, les  « indigènes de la République », -indigents mais dissidents de la mémoire officielle-, frustrés par une identité nationale qui aurait dû être déclinée au pluriel- se refugient dans un repli identitaire faussement monolithique, parce qu’ « être noir renvoie à une histoire transcontinentale, et avant tout à l’Afrique qui fut la source d’une diaspora éclatée à travers le monde» (Césaire).

Ainsi, voyant leur différence menacée par le traitement que leur réserve la République, comme typologie de réponses, lorsqu’ils refusent l’assimilation au majoritaire, certains membres de la « communauté noire » choisissent indifféremment comme stratégies identitaires, l’intériorisation, la surenchère, le retournement sémantique (ou la revendication), l’instrumentalisation de l’identité assignée ou la recomposition identitaire. Ainsi nolens volens, ils intériorisent et revendiquent l’identité assignée en reproduisant les caricatures de façon ostentatoire et provocatrice quitte à en « faire trop », d’une part. D’autre part, ils revalorisent les éléments dénigrants en se ré/inventant un passé glorieux, magnifié en réponse aux louvoiements du présent.

Ce fondamentalisme antithétique (qui contredit ouvertement leur identité rhizomorphique), constitue un espace de revendication, une poche de résistance, un contre-pied à l’arrogance du discours dominant et une stratégie identitaire pour éviter toutes les situations potentiellement discriminantes. C’est pourquoi, l’afrocentricité commande une rupture épistémologique radicale d’avec l’Occident et une reconstruction volontaire et consciente, sur des bases africaines de l’identité « noire ».  La  couleur est perçue quelque peu, à la fois comme un territoire, une origine, un patrimoine et une identité.

D’après une perspective psychanalytique, ces militantismes inspirés par la Négritude (Senghor, Césaire, Damas) et Harlem Renaissance et que je nommerai  mieux « souvenirs-écran », mettent à jour en réalité, les limites du modèle républicain et les controverses des politiques d’intégration nationale qui ne peuvent plus éviter les débordements dans un espace de construction collective où la présence des « minorités visibles » a été paradoxalement invisibilisée par un discours de la différence/l’indifférence embué dans les stigmates et la hantise d’un passé colonial qui ne passe toujours pas. Ainsi, pour évincer le camouflet de l’exclusion socio-historique, face au discours parcellaire et excluant de la mémoire nationale où les minorités noires françaises se sentent oubliées, ignorées, rejetées, isolées ou tout simplement exclues et effacées de la version officielle de l’Histoire de leur pays, assistons-nous à une sorte de « guerre invisible ».

Nous pouvons apprécier que les af/filiations ou les solidarités minoritaires surgissent en réponse aux échecs et aux limites de la représentation démocratique, créant ainsi de nouveaux modes d’agent, de nouvelles stratégies de reconnaissance, de nouvelles formes de représentation politique et symbolique.

Nous sommes bien loin de l’esthétique de la Relation de Glissant et à des années lumière de la proposition émancipatrice de Fanon qui refusa d’être prisonnier de l’Histoire. Nous sommes plutôt face à un dilemme entre « pays réel et pays rêvé » (Glissant), partagés entre « retour et détour ». Bref, nous nous situons là dans une démarche utopique, « dans le lieu sans lieu de [leurs] rêves » (Foucault), une sorte de camouflage qui ne mène géographiquement nulle part. Nulle part, c’est-à-dire un endroit qui ne connaît aucune localisation réelle. Un lieu qui n’existe en aucun lieu réel puisque les partisans afrocentristes sont bel et bien fils putatifs de la France aussi bien socio-culturellement qu’historiquement. En effet, le « nulle part » de l’utopie peut devenir ici prétexte à fuir, une manière d’échapper aux contradictions, à l’ambigüité de l’usage du pouvoir et à l’exercice de l’autorité dans une situation donnée. Une fuite en avant dont l’obsession se trouve dans la « non-relation » en privilégiant ici un hypothétique retour vers le « pays d’avant ». Ce qui explique pourquoi les afrocentristes tendent à se claquemurer dans la nostalgie du passé et la quête du paradis perdu tout en sachant éventuellement que « là-bas », en Afrique, plus personne ne les attend vraiment, que là-bas, tout ne sera pas non plus donné sans frictions… Dans ce sens, au bout du compte, ce ne serait pas abuser que de voir en l’afrocentricité une thérapie, un refuge, une échappatoire, une consolation, un placebo pour soulager le malaise qui parcourt les diasporas afrodescendantes en quête de reconnaissance.

Cependant, ce qui est à observer dans le bénéfice de cette extraterritorialité, de ce non-lieu où on se projette sans y vivre, c’est une lueur extérieure jetée sur une réalité soudainement étrange où le champ des possibles s’ouvre alors au-delà de l’existant et permet d’envisager des manières de vivre radicalement autres. Je reconnais donc ici en l’Afrocentricité sa capacité d’ébranler l’ordre établi à travers son insubordination en référence à une norme standardisée de plus grande usance au sein d’une société. Y relatif, nous avons l’exemple qui remonte au début des années 2000 à la suite de « l’embrasement des banlieues » où le débat naguère tabou sur les « minorités visibles », s’est intensifié obligeant l’opinion publique à admettre l’existence d’un problème racial en France là où on parlait auparavant d’un épiphénomène social que la République allait dissoudre dans l’intégration républicaine, comme elle l’avait fait en son temps avec les immigrés européens-blancs. Sans possible échappatoire désormais, la France s’est retrouvée face à ses minorités. Une véritable révolution et un changement d’époque remarquable qui permettent aujourd’hui d’exhumer le malaise d’un passé colonial demeuré en suspens.

Pour revenir à l’objet de votre question, je dirai que, -dans un contexte hybride comme celui de la France (même si elle peine à l’accepter)-, la dynamique centrifuge de l’utopie afrocentriste intervient comme élément de rupture et de discontinuité contre l’inertie généralisée d’un système de pensées (qui est ici la version officielle du récit national). Car les dissidents de la mémoire butent sur ce résidu symptomatique commun pour exhumer la névrose coloniale.

L’imagination d’une société située nulle part est à analyser ici comme la plus fantastique contestation de ce qui est. « L’utopie afrocentriste » est rendue possible parce qu’il ya crise de crédibilité au sein du système de légitimation et d’autorité que propose l’idéologie assimilationniste ou le modèle républicain « universaliste », (l’universel étant polarisé sur la norme majoritaire qui, à son tour, « ignore » que la « francité » qu’elle prône n’est autre qu’une forrne d’ethnicité voilée de la dictature dominante).

En l’occurrence, ce serait une grosse imprudence et une énième arrogance que de considérer la radicalisation exprimée par les jeunes français qui ont frappé « Charlie hebdo » comme un cas « isolé » et une crise « ponctuelle », n’ayant rien à voir avec la « mentalité » française, parce que, contrairement au 11 septembre, ces jeunes issus des banlieues étaient en guerre contre leur pays, un pays au sein duquel ils se sentaient en totale rupture…

En outre, si vous lisez la polémique soulevée autour de la pâtisserie de Grasse sur ces figurines à connotation caricaturale, vous lirez l’indignation des Français blancs ramenant tout à « la parano et à l’hystérie de ces gens », « ne comprenant pas pourquoi la France doit encore se rabaisser pour complaire les étrangers ». Or ces citoyens sont bel et bien Français la plupart, Français « de longue date », d’une date antérieure aux Indépendances africaines. Offenser la différence, mépriser les frustrations des gens dans une société multiculturelle qui n’a pas encore résolu les malaises du passé est une maladresse certaine.

Etre afropéen et pas tout simplement européen sert dès lors de support mémoriel à la communauté, un apaisement de l’entre-soi dans un contexte assimilationniste

Selon vous, les termes utilisés pour définir les Noirs de France sont-ils les plus appropriés ?

Dans « le pays des Droits de l’Homme », un discours politique inclusif où toutes les communautés se seraient senties représentées rendait superfétatoire, de nos jours, la nécessité de nommer certains citoyens de façon spécifique. On serait français « tout court » ou « 100% » Français, c’est-à-dire citoyen à part entière sans que dans l’espace public le débat sur les revendications de représentation n’oppose tacitement le crédo d’un universalisme confisqué à un communautarisme galvaudé. On pouvait donc parfaitement être « Noir » et « Français » sans recourir aux « acrobaties » et euphémismes de toute sorte. On aurait même plus eu besoin d’être « afropéen », ni Africain-français, Afro-français, ni Afropolitain, ni Négropolitain, ni Kébla, ni Black, ni Négro, pire « nouveau noir ». La nécessité de re-nommer ou de surnommer exprime l’esquive, l’intrigue, l’intranquilité ou la hantise ou  de ce qui n’est pas le fruit d’une possession sûre.

Que pensez-vous de ce nouveau terme « nouveau Noir » ?

Un terme qui me fait penser au colorisme. Une énième classification qui ne dit pas son nom. Un nouveau terme pour gagner ou perdre du temps, c’est selon. A mon avis, un néologisme de plus qui ne résous pas les questions de fond, les vagues migratoires n’étant pas marquées sur le faciès des gens.

Pourquoi les Noirs de France sont-ils si hantés par la colonisation et l’esclavage ?

Aussi bien en France que dans le monde, parce qu’il n’y a pas d’identité sans mémoire (Tzvetan Todorov), les guerres de mémoire (ce que vous appelez « la hantise du passé par la colonisation et l’esclavage ») sont à analyser sous un regard croisé où se jouent des conflits intérieurs profonds fondés, la plupart, sur des enjeux d’identités, d’appartenance et de reconnaissance. C’est pourquoi, face aux oublis pervers (Stora) où certains ont le sentiment de ne pas avoir « leur  place » dans le récit national, faute d’un vis-à-vis dans les rapports de force, un contre-discours s’est donc mis en place, enfermé dans un passé, où se rejouent sans cesse les conflits d’autrefois. S’il ya ceux qui sont qui sont « morts pour la France » d’une part, il y’a aussi ceux qui sont morts « à cause de la France » d’autre part, dans la mesure où pour avoir des « vainqueurs » qui commémorent, il a bien fallu avoir des « vaincus » qui ruminent leur défaite… Pour mémoire, en faisant ici l’économie d’une analyse détaillée sur les processus migratoires de la France, il est indispensable de souligner que la présence noire dans l’Hexagone n’a pas toujours été associée au phénomène des flux migratoires postcoloniaux (des années 60 à nos jours). Des antécédents historiques étroitement liés à l’esclavage et à la colonisation justifient pleinement cette présence. Et, c’est justement ce vide-là qu’il s’agit de combler. Or souvent les personnes stigmatisées à qui l’on rappelle des « efforts d’adaptation », sont nés et vivent en France et ne comprennent donc pas qu’on veuille les intégrer.

Lorsqu’on est Noir, d’origine africaine, peut-on vraiment dépasser les questions liées à la couleur de la peau ?

Cette question est complexe et peut s’avérer existentielle pour certains. Je ne peux donc pas l’épuiser en seulement quelques observations. Je vais vous répondre par deux anecdotes.

Je me souviens d’une conversation captée dans les couloirs d’un ministère à Libreville où un métis rapportait qu’au cours d’une mission officielle en France, sans poser de question, on lui remettait « systématiquement » les documents au nom de la délégation gabonaise alors qu’il n’était pas le chef, ce qui finit par irriter son chef hiérarchique.

On me dira que « ça peut arriver ». Pourquoi ? Parce que l’erreur est humaine et qu’on peut « naturellement » se tromper ??? Les plus sceptiques peuvent penser : « Les Noirs, ça devient agaçant à la fin, ils sont trop parano et voient le racisme partout ». Il n’est pas évidemment question ici de défendre les causes perdues ni d’être l’avocat du diable sinon on retomberait dans les travers de ce qu’on reproche. Toutefois, évincer la question de la couleur comme élément de stigmatisation dans les rapports humains c’est omettre que les stéréotypes et les clichés sont imbriqués dans l’imaginaire collectif, aussi bien dans nos regards que dans les lapsus de nos actes manqués au point que parfois on réagit et on réfléchit en reproduisant les schémas racialisants de façon mécanique.

La dernière anecdote remonte à mon dernier séjour à Lyon en juillet 2014. J’avais besoin de louer un appartement et chemin faisant, je suis entrée en contact avec une propriétaire sur internet. En réalité, c’est elle qui est entrée en contact avec moi. A mesure que nous échangions par mail, elle semblait très réceptive et manifestait un intérêt à me faire visiter son appartement. Curieusement, lors de notre première conversation téléphonique, pendant que je me présentais elle a focalisé notre communication sur mon accent, battant en brèche mon appartenance à l’identité espagnole, convaincue que je n’avais pas d’accent « espagnol » pour une personne « espagnole ». Et à ce moment, j’ai voulu pousser le bouchon « plus loin » pour jouer à « son jeu ». Je lui ai dit que j’étais « d’origine africaine ». Elle a compris que j’étais noire. Là, ce fut « la cata tant et si bien que, de l’intérêt qu’elle manifestait au départ, elle devint soudainement indisponible, « prétextant » une impossibilité d’agencer son agenda afin que j’aille visiter son appart … Au début, j’étais déconcertée et décidée à appliquer la réciprocité en refusant de donner mon argent à un individu de ce genre. Puis, en y réfléchissant j’ai décidé d’aller « jusqu’au bout » pour en avoir « le cœur net ». Je lui ai envoyé un mail en lui exprimant ce que je considérais un racisme « mal étouffé ». A son tour, elle m’a répondu, se confondant en excuse, ne comprenant pas pourquoi j’avais pris son commentaire « ainsi » car pour elle, la question de mon accent « non espagnol » n’était qu’une « parole en l’air » parce qu’elle se définissait comme une personne « spontanée  pas du tout raciste » qui avait eu des locataires de tous horizons. Personnellement, je ne sais pas quoi en dire. Parce que les situations de ce genre laissent toujours perplexes et embarrassent si on s’est trompé d’interprétation… Mais, si j’avais été elle, j’aurais été plus intéressée par la garantie de documents crédibles et la fourniture de moyens sûrs pour faire louer mon appart au lieu de focaliser ma conversation téléphonique avec ma potentielle locataire sur son accent, surtout si on n’est pas dans un contexte « amical », on ne se connaissait pas et on ne se connaîtra sans doute jamais…

Il n’y a pas d’identité sans mémoire

Que pensez-vous de la situation et de la place des Noirs en France ?

Comme l’écriture de l’Histoire, une situation en devenir, qui n’est déterminée que par la volonté et la pugnacité des collectifs l’ayant en partage.

Quels sont les combats qu’il reste à mener pour que les Français, issus de l’immigration, puissent s’épanouir pleinement dans la société ?

Vous voulez dire les Français descendants d’esclaves et des colonies, puisque les européens immigrés devenus Français et arrivés bien après ces derniers semblent avoir mieux trouvé « leur place » dans ce pays. Les combats ne se font pas « en marge » de la société mais en son sein. Les combats d’émancipation ne se font pas sans l’accompagnement des institutions sinon on tombe dans les « ghettos »…

Peut-on imaginer actuellement en France un Premier Ministre noir ? Un Président de la République noir comme aux USA ? Je ne dis pas qu’ils ne le méritent pas, mais cela a-t-il choqué « les Français de souche» que Manuel Valls soit Premier Ministre ou que Anne Hidalgo soit élue maire de Paris? Je ne crois pas. Qu’en aurait-il été si ces personnalités qui représentent la France avaient été des descendants d’esclaves ou des colonies, tous étant pourtant légitimement français ? Est-ce indécent ou politiquement incorrect de se poser ces questions ?

La société française a besoin de réinventer les mythes qui séduisaient « la grandeur » de ce pays. Un pays qui recevait des Noirs Américains à bras ouvert à Paris à une époque où ils étaient persécutés chez eux et qu’ils ne pouvaient pas s’y épanouir pleinement. Paradoxalement, de nos jours, on assiste plutôt à l’expatriation de Français issus des minorités vers les USA là où ils semblent trouver « leur place ». Voici là un bégaiement régressif de l’Histoire.

Je suis issue d’un pays anciennement colonisé par la France, le Gabon. Si vous comparer toute la mystification faite autour d’une simple vignette à accoler sur votre passeport dans les consulats français, c’est à se demander si la France c’est le paradis. Ce qui n’est pourtant pas le cas lorsque j’ai eu un visa pour les USA. Je n’ai pas senti l’angoisse associée à la pile de documents décourageants qu’on exige dans les consulats français. Ce qui est frustrant au départ, et révoltant à la fin lorsque vous avez été éduquée dans un système qui voue un culte pour l’ancien Empire.

Nous sommes en 2015, et les Noirs français sont toujours aussi stigmatisés. Pourquoi les mentalités évoluent si lentement en France ?

Dans l’imaginaire collectif c’est-à-dire dans la construction idéologique de l’altérité, un « vrai » Français, un Français « de souche », un Français « authentique » ne peut pas être noir. La dépendance au concept de « fixité » pour définir l’identité, est une fois encore essentialiste, hors du temps. Ce qui rejoint ironiquement et paradoxalement l’un des critères marquants du discours afrocentriste où l’on est africain, au-delà des espaces qu’on habite et au-delà du temps passé hors du Continent comme si l’Histoire et les déportations n’influençaient en rien notre habitus.

La fixité, en tant que signe de la différence culturelle dans ce discours teinté de gobinisme pour discréditer l’identité française d’un Noir, connote la rigidité et établit un ordre immuable à travers le stéréotype. La différence de l’objet de discrimination est à la fois « visible » et « naturelle » – la couleur comme signe d’identification extérieure de l’exclusion, la peau comme son « identité » naturelle.

Que pensez-vous du militantisme franco-français en faveur de la cause noire?

Le terme « franco-français » qui trahit l’idée ambiguë d’une citoyenneté à deux vitesses représente un énième euphémisme pour ne pas dire  « Français-blanc ». En 2015, on ne devrait plus avoir besoin de classifier les citoyens en termes de couleur de peau… Cependant, il est logique que des concitoyens accompagnent d’autres collectifs dans une lutte légitime puisque le bien-être de chacun repousse la crispation ambiante.

Ce militantisme que vous appelez « franco-français » doit s’exprimer comme un accompagnement et non pas se réduire en un nouveau paternalisme où on viendrait parler en lieu et place du collectif invisibilisé. On n’émancipe pas les gens en les confinant, en se substituant à eux ni en pensant ce qui est bien pour eux.

La controverse soulevée par Exhibit-B a permis de se rendre compte que même l’accompagnement peut être polysémique et polyphonique parce qu’il contient des contradictions. Qu’accompagner n’est pas synonyme de marcher dans la même direction, chacun voyant les choses à « sa manière ». Ce qui serait malsain c’est d’apprécier la contribution du militantisme « blanc » comme un argument qui « pèse » pour démontrer à la majorité –donc aux « leurs »- qu’un Blanc « qui est comme eux » et qui parle de la discrimination est «plus crédible» et « moins émotif » par rapport au discours d’un Noir que l’on réduirait à une sempiternelle « instrumentalisation communautariste ».

Je ne dis pas qu’un Blanc ne peut pas comprendre le racisme anti-Noir ni les discriminations associées, mais comprendre ne suffit pas à les avoir vécu, à les vivre, les ressentir, les subir. Avouons qu’il serait troublant, n’ayant jamais expérimenté dans sa chair le sexisme/machisme et ses répercussions, qu’un homme s’autoproclame « unique » porte-parole « légitime » d’un collectif de femmes pour mieux les défendre sans prendre en compte leur opinion…

Les combats d’émancipation ne se font pas sans l’accompagnement des institutions sinon on tombe dans les ghettos

Le monde n’est pas binaire. Est-ce que le problème du Noir ce n’est pas d’abord et avant tout le Noir lui-même ?

Lorsqu’on est née et qu’on a grandi comme moi dans un pays plus ou moins « homogène », la question de la couleur de peau ou de la « particularité » d’être Noire ne se pose pas de façon obsessionnelle. C’est en vivant dans d’autres espaces que vous arrivez à l’implacable réalité que la couleur compte, que lorsqu’on est Noire on peut devenir d’emblée suspecte, « coupable de rien » et que sans raison apparente, les contextes vous intiment l’ordre de justifier pourquoi vous êtes « normale », si vous n’entrez pas dans les clichés ou stéréotypes qu’on a fixés « pour vous ». C’est à ce moment qu’il n’est plus naïf de penser à une paranoïa collective outrepassant des frontières et qui aurait, comme par envoûtement, contaminé exclusivement une communauté noire par défaut.

Lorsque vous prenez conscience des subtilités caustiques du langage au quotidien souvent insérées dans les expressions les plus ordinaires, lorsqu’on vous fait une blague « drôle » sur les Noirs mais que vous trouvez pathétique et de mauvais goût, lorsqu’on croit vous complimenter en vous disant que vous êtes « une noire exceptionnelle » alors même que l’exception est la forme la plus aboutie du cliché, il devient lâche de ne pas considérer l’héritage racialisant qui établit cette binarité sans le vouloir.

Je vis à Madrid depuis plus de dix ans, mais dans l’imaginaire de certains, un Noir est « synonyme » de travail domestique, de pauvreté, d’illégalité ou de clandestinité. Dans leur inconscient, il semble incompatible qu’on ne peut pas être Noir et leur parler de Sartre ou de Descartes alors que eux non plus ne savent rien de Frantz Fanon, de W.E.B Dubois, d’Aimé Césaire, d’Alain Mabanckou et c’est à peine s’ils peuvent me citer ne fût ce que correctement le nom d’un écrivain subsaharien sans l’écorcher puisqu’ils nient l’existence même d’une telle littérature, admise à la rigueur comme purement folklorique dans une région où n’abondent pour eux que des âmes affolées par la famine. Avoir les mêmes goûts ou les mêmes besoins qu’eux ou simplement avoir voyagé comme eux aux mêmes endroits, avoir visité plus de pays qu’eux, avoir eu plus d’expérience qu’eux, bref avoir des choses à leur apprendre semble relever de la fantaisie d’un mauvais rêve. C’est toujours des exclamations d’étonnement ou d’admirations voir des doutes parce que vous ne pouvez pas être noire et avoir fait plus de la moitié de choses où ils ne sont alors qu’apprentis.

J’ai fini par comprendre qu’au sein d’une société, le discours dominant avait besoin, pour rehausser son auto-estime et s’ériger en caste supérieure, de satisfaire sa curiosité et d’assouvir ses fantasmes de représentations en exhibant la différence de l’autre comme une déformation voire une malformation qui produisait des êtres inhabituels, étranges, bizarres. Il légitimait et justifiait ainsi la face cachée d’un discours d’exclusion où les minorités, -c’est-à-dire ceux qui manquaient d’espace et de pouvoir d’expression-, étaient des sujets périphériques.

Il est désormais démontré que les discriminations sont arbitraires puisqu’elles ne reposent sur aucun fondement rationnel si on se réfère aux critères labiles qui s’y appliquent. C’est pourquoi ceux qui en sont victimes peuvent parfois tombées dans le piège de l’obsession en « malinterprétant » ou en « surinterprétant » des situations embarrassantes qui ne sont pas systématiquement liées à la différence. Il n’y a rien de bénéfique à se complaire dans le rôle de victime, parce que cela situe le sujet concerné dans une posture de passivité obstruant ainsi les possibilités infinies autour de soi pour dire le monde.

Les peuples qui ont été soumis à des traumatismes séculaires s’enlisent parfois, à tort, dans les souffrances du passé. La plupart du temps parce qu’ils n’ont pas encore fait la paix avec ce passé-là. L’amnésie collective et les oublis divers qui habitent certaines régions en Afrique contredisent le Berceau de l’Humanité qu’on lui assigne. Il existe très peu de commémorations liées à l’époque précoloniale et même à l’époque coloniale. Ayant intériorisé la version des « vainqueurs », l’Histoire qui y est enseignée rend elle-même compte des contradictions qui laissent croire que l’Afrique n’existe que depuis la Conférence de Berlin et qu’elle n’a commencé à « signifier quelque chose » qu’avec les Indépendances. Une façon subtile de refuser de faire, sans doute, l’inventaire d’un passé où les interlocuteurs africains ont leur part de responsabilité/complicité dans les exactions commises en son sein.

Née au Gabon, j’appartiens à une génération à la recherche d’une mémoire perdue qu’elle ignore. Une mémoire taboue, dérobée par les combines de l’Histoire et dont on ne prend conscience que pour trouver des réponses aux dislocations identitaires et au « non-sens » ambiant. Une génération qui, pour sortir de l’oubli commandé (appelé autrement institutionnel), a dû réinventer divers codes de représentations à travers des fabriques de mémoire périphériques et alternatives, en admettant qu’en l’absence d’une mémoire juste, vraie, fiable, toutes les versions, toutes les sources et toutes les archives sont crédibles. Que face au silence répété, à l’absence illimitée et au vide ressassé, l’existence des archives et des sources consignées ont donné à certains d’emblée l’exclusivité, l’autorité, la légitimité, la tessiture, la rigueur, la densité et l’épaisseur des témoignages évinçant l’idée que ces mêmes sources/archives ont pu provenir d’un espace de création, et même de procréation issue d’une reconstruction aléatoire du passé pour qu’elles acquièrent aujourd’hui la solennité d’un récit maîtrisé qui dès lors, considère systématiquement toute version alternative/dissidente comme un élément figuratif et obsolète extérieur à la conscience du monde.

On peut être Noir et Français dans une dynamique de couplage, sans devoir adopter une logique d’opposition binaire qui demanderait à choisir Noir ou Français

Qu’est-ce qu’il faut faire pour que la communauté noire trouve sa place dans la société française ?

Parce que l’identité est une entité polymorphe, oui on peut être Noir et Français dans une dynamique de couplage, sans devoir adopter une logique d’opposition binaire qui demanderait à choisir « Noir » ou « Français ». Oui, on doit être Noir et Français et refuser le choix entre les deux parce que ce « ou » reste le lieu d’une contestation permanente alors que la lutte doit se donner pour but de remplacer ce « ou » exclusif par la possibilité d’un « et » inclusif. Oui on doit être afro-(euro)-péen, pour que la France assume et ré/écrive l’histoire de sa présence au monde et l’histoire de la présence du monde en son sein (Mbembé). C’est en partie  parce qu’elle a été écrite dans l’angoisse, la brutalité, la précipitation et le remords que l’histoire de la France éprouve tant de « peine/haine » à regarder le « visage réel de la société française ». Sous l’Empire, « ailleurs » c’était « loin là-bas », cet ailleurs dont les fantasmes ont culminé avec les exhibitions d’humains « à cause » de leur différence. Or, de nos jours, « l’ailleurs » s’est déplacé pour planter ses tentes dans les murs de la cité. « Ailleurs », cet étrange qui sans être moi me rappelle mon passé de immigré/migrant à rebours. « Ailleurs », ce passé gênant que l’on souhaiterait évincer, camoufler par tous les moyens, mais qui cependant demeure là, en travers de la gorge. C’est pourquoi le débat semble se focaliser sur l’immigration « récente » au lieu de remonter aux migrations de l’Epoque de l’Empire, lesquels expliqueraient pourquoi il y aurait légitimement des Français Noirs.

Dans la quête de reconnaissance des Noirs de France, je rejoindrais Françoise Vergès qui pense qu’il n’y a à vrai dire pas de demande de repentance mais demande d’inscription historique, la repentance comme symbole ne changeant rien aux conditions de vie sociale, économique et culturelle. Or ce sont ces conditions qui sont au cœur du débat.

Comment voyez-vous l’avenir des Noirs de France dans un futur proche ?

Comme l’avenir de toutes les « minorités », un avenir où rien ne sera donné sans pousser la digue… Mais un avenir en mutation où il est urgent d’embrasser une esthétique de la résilience. Natalie Etoké a ébauché une théorie analogue dans un essai axé sur l’indispensable dépassement de la condition noire. Une esthétique émancipatrice qui exprime un rapport au monde complexe où tout peut devenir paradoxalement possible à partir de rien. Par analogie, souvent on prend les noirs américains en exemple dans les luttes d’émancipation collective parce qu’ils ont su partir de rien pour s’inventer un avenir où rien n’était déterminé d’avance. Bien que la France et les USA n’aient pas les mêmes politiques d’intégration, cependant là-bas, la question raciale n’est pas résolue non plus. Les incessantes bavures policières nous le rappellent et nous précisent que la prescription est un devenir qui ne s’épuise pas.

 

A propos de l'auteur :

Journaliste-reporter, cool et branché. La politique est mon dada. J'aime aussi : la culture, les Etats-Unis, le PSG, l'électro et la mode. Je suis un épicurien qui croque la vie à pleine dent. "Je ne suis pas là pour plaire ou déplaire, mais pour porter la plume dans la plaie" (Albert Londres).

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