CULTURE

La présence de Juifs dans la Sénégambie et le Cap-Vert précoloniaux

La présence de Noirs descendants de Juifs portugais est attestée dans les régions de la Sénégambie et des Îles du Cap-Vert au 16ème et au 17ème siècle.

Par Sandro CAPO CHICHI / nofi.fr

La revendication d’une descendance à partir des anciens Hébreux est un phénomène répandu chez de nombreuses populations afro-descendantes. C’est le cas de nombreux groupes afro-américains fondés au début du vingtième siècle et regroupés sous l’appellation Black Hebrew Israelites mais dont les revendications sont souvent ignorées par la communauté juive dite ‘mainstream’.

Des Black Hebrew Israelites

Des Black Hebrew Israelites

Il est toutefois peu connu qu’en Afrique de l’Ouest et plus précisément en Sénégambie, l’établissement de commerçants juifs portugais et de leurs descendants tendraient à légitimer cette filiation.

La deuxième moitié du 15ème siècle avait vu l’arrivée des premiers voyageurs européens, de nationalité portugaise en Afrique de l’Ouest et les premières tentatives de rapts auprès des Africains destinés à être réduits en esclavage pour financer des expéditions maritimes. Cette politique de rapts criminels avait ‘évolué’ entre un commerce tout aussi criminel entre Portugais et certains Africains de traite des esclaves. Entre temps, des  Portugais fuyant leurs pays ou se lançant à l’aventure avaient rejoint d’autres colons portugais présents dans les îles du Cap Vert. Appelés ‘lançados’ (qui signifiait en portugais ceux qui se lancent à l’aventure), ils comptaient en 1614 une majorité de membre de confession juive arrivés sur l’île après avoir fui les persécutions au Portugal. Ils allaient établir des comptoirs sur toute la côte sénégambienne, notamment à Gorée, à Zinguichor et à Joal,  contrôlant une grande partie du commerce, notamment négrier. Communiquant régulièrement avec d’autres Juifs des Pays-Bas ou d’Angleterre de leurs familles, ils allaient constituer une communauté riche et quasiment indépendante de la couronne portugaise et de la compagnie néerlandaise des Indes Occidentales  pourtant censées disposer du monopole sur le commerce négrier dans leurs pays respectifs. En 1622, Dom Francisco de Moura, gouverneur des îles du Cap-Vert écrivait à leur sujet :

« Les fleuves et le commerce de Guinée sont occupés et remplis de Juifs qui se comportent en maîtres, de telle manière qu’ils disent publiquement qu’ils sont aussi maîtres en ces régions que le sont ceux du Portugal, vivant indépendants sans obéissance ni crainte. Et bien qu’il leur soit défendu sous peine de graves sanctions d’aller commercer à la côte, ils le font au contraire, et d’une manière très scandaleuse ».

N’étant pas venus en Afrique avec des femmes, ils allaient épouser des femmes noires et donner naissance à des métis qui allaient hériter de leurs fonctions.

En 1698, un voyageur français, Lemaire, avait décrit le déclin du Judaïsme dans cette région: « Il y en a un qui qui sont une sorte de Portugais, , des mulâtres ; les gens les appellent ainsi parce qu’ils les ont servi dans le passé et parce qu’ils sont les premiers habitants de cette côte. Des femmes noires qu’ils ont épousé sont nés des mulâtres. Comme ils ont suivi la religion de leurs anciens maîtres, ils sont à moitié Juifs, moitié catholiques… »

Non Juifs d’un point de vue de la loi mosaïque puisqu’ils n’avaient pas hérité de leur judaïté par leur mère, sous la pression de l’établissement du royaume portugais dans la région à Bissau, la communauté juive de Sénégambie et du Cap-Vert allait progressivement se fondre dans la masse des populations noires de la région malgré l’immigration de populations juives marocaines au Cap-Vert au 19ème siècle. La traite négrière qui allait continuer à déporter des Noirs sénégambiens vers l’Amérique allait peut-être impliquer des descendants de Juifs portugais, certainement comme collaborateurs mais aussi comme victimes. Une partie de celles-ci allait peut-être devenir les ancêtres d’Afro-Américains, donnant raison aux revendications des Black Hebrew Israelites, qui seraient peut-être des descendants des premiers Hébreux, mais pas par une filiation que beaucoup auraient imaginé.