CULTURE

Ces héros de l’esclavage accusés d’imposture

De cette tragédie que fut la déportation et l’esclavage des Noirs, la communauté afro-descendante a retenu un certain nombre de héros qui y auraient survécu, l’auraient combattu ou auraient conservé le souvenir de leurs racines. Toutefois, ces héros, comme Alex Haley, l’auteur de Racines ou son ancêtre Kunta Kinté sont bien souvent accusés d’être des imposteurs ou de n’avoir jamais existé. Ces accusations sont-elles fondées ou s’agit-il d’une tentative de détruire la mémoire collective des Afro-descendants? Elements de réponse.

Par Sandro CAPO CHICHI / nofi.fr

Beaucoup d’entre nous avons regardé avec émotion la série ‘Racines’ (Roots en version originale), adaptation télé d’un livre d’Alex Haley. Ce que l’on sait moins dans le monde francophone, c’est que ce livre, couronné d’un Prix Pulitzer en 1977, a été doublement remis en question par des chercheurs. D’abord parce que le livre serait en partie le plagiat d’un autre, à savoir The African de Harold Courlander (1967). Et ensuite, et cela nous intéresse plus, parce que l’histoire de la famille d’Haley, depuis son ancêtre Kunta Kinté, aurait été fabriquée. Des documents contrediraient l’identification par Haley de Kunta Kinte avec Toby, l’esclave connu dans les documents américains avec qui il l’avait identifié; le griot qui avait mentionné devant Haley la disparition de Kunta Kinte ne serait pas fiable et aurait été mis au courant de l’histoire d’Haley avant qu’il n’arrive, et menacé des par des officiers du gouvernement US de dire à Haley ce qu’il voulait entendre. Il y a quinze ans, l’historien Henry Louis Gates, un ancien ami d’Haley déclarait que la « plupart (des historiens)  pens(ait) qu’il était très improbable qu’Alex ait retrouvé le village d’où ses ancêtres étaient originaires ».

LeRoy Burton joue le rôle de Kunta Kinté dans la série télévisée 'Racines' (1977)

LeRoy Burton joue le rôle de Kunta Kinté dans la série télévisée ‘Racines’ (1977)

Le cas de Kunta Kinté et d’Alex Haley n’est pas isolé. Ainsi, une lettre contemporaine signée du nom du roi Agadja de Dahomey (1718-1740) où il émettait la possibilité de créer des plantations en Afrique, avec des esclaves noirs acceptant de travailler pour des Blancs à condition de ne pas être déportés, tout comme une retranscription d’un discours de son petit-fils Kpengla (1774-1789) , où il prétendait que jamais lui ni aucun de ses ancêtres n’avaient fait la guerre dans le but de se procurer des esclaves, mais pour des raisons ‘politiques et de justice’  furent toutes deux accusées d’être des faux créés de toutes pièces par des Occidentaux.

Le roi Kpengla de Dahomey (à droite) et son armée

Le roi Kpengla de Dahomey (à droite) et son armée

C’est aussi le cas de la célèbre biographie d’Olaudah Equiano, cet esclave affranchi devenu militant abolitionniste et auteur à succès. La description très minutieuse de l’auteur sur sa jeunesse en pays igbo (actuel Nigéria) n’a pas convaincu certains chercheurs qui s’appuient sur deux documents postérieurs à sa naissance qui le décrivaient comme né en Caroline du Sud : il se serait inventé une naissance et une enfance africaines pour rendre son récit plus poignant et plus émouvant.

Olaudah Equiano joué par Youssou N'Dour dans Amazing Grace (2006)

Olaudah Equiano joué par Youssou N’Dour dans Amazing Grace (2006)

Ces critiques souvent lancées par des historiens blancs sont elles fondées ou destinées à discréditer la conscience historique des Afro-descendants? S’agit-il à travers ces entreprises d’effacer les liens entre les Amériques noires et l’Afrique, ou de gommer l’existence de rois africains résistants à l’esclavage? Il est évidemment légitime pour un historien de remettre en question des conclusions ou des données historiques à partir de faits.

Les historiens à l'origine de controverse sur l'authenticité des récits de Kunta Kinté, des rois de Dahomey et d'Olaudah Equiano

Les historiens ayant remis en question l’authenticité des récits de Kunta Kinté, des rois de Dahomey et d’Olaudah Equiano

Dans le cas de Racines, les historiens mêmes  les plus afrocentrés comme John Henrik Clarke, qui a déclaré avoir pleuré après l’avoir découvert, semblent avoir reconnu que l’histoire de Kunta Kinte et ses descendants immédiats dans Racines n’était probablement qu’une invention.

Pour le récit d’Equiano, les historiens nigérians ont fait un excellent travail de recherche,  mobilisant de nombreux arguments pour montrer qu’ Equiano était très probablement un Igbo  né dans l’actuel Nigéria et suggérant qu’il y avait eu un véritable complot contre la réalité de la naissance africaine d’Equiano dans les plus hautes sphères des milieux universitaires américains.

Couverture de 'Olaudah Equiano & the Igbo World édité par Chima Korieh et composé de contributions d'auteurs Nigérians

Couverture de ‘Olaudah Equiano & the Igbo World édité par Chima Korieh et composé de contributions d’auteurs Nigérians

Qu’en conclure? Que notre histoire n’est peut-être pas parfaite et héroïque comme on voudrait parfois le croire, mais que chaque fait présenté comme héroïque et glorieux dans notre passé sera systématiquement remis en cause par des historiens honnêtes ou malhonnêtes; et que c’est à nous Afro-descendants de nous assurer de la véracité de nos héros en accomplissant un vrai travail de recherche historique, comme le disait un célèbre historien africain, en nous armant de science jusqu’aux dents.

Pour la biographie d’Equiano, c’est par ici