Le royaume de Kouch, 4ème partie : Le royaume de Méroé

Vers 300 avant notre ère, le royaume de Kouch déplace définitivement sa nécropole royale de Napata à Méroé. Ce changement de site est probablement dû à l’émergence d’une nouvelle dynastie originaire de la deuxième. C’est le début du troisième royaume de Kouch, appelé Royaume de Méroé. Une partie des écrits sur les Kouchites de cette période est retranscrite dans leur propre langue, que l’on appelle par convention le méroïtique. Comme cette langue n’est pas encore bien comprise, cette période ne nous est encore que mal connue.

Par Sandro CAPO CHICHI

1. Les débuts de la dynastie

Reproduction  d’un relief de la chapelle funéraire d’Arqamaniqo

Reproduction d’un relief de la chapelle funéraire d’Arqamaniqo

Le premier souverain du royaume de Méroé fut peut-être Arqamaniqo (peut-être appelé Ergamenès en grec). Son ascension au pouvoir s’est peut-être faite par la violence et l’usurpation. L’émergence de cette nouvelle dynastie originaire du sud de Kouch au détriment du nord ne semble toutefois pas avoir entraîné de régionalisme ou de centralisation outrancière du pouvoir .

A gauche : La tombe en pyramide d’Arqamaniqo dans la nécropole Sud de Méroé (crédit photo : Michel Baud)

A gauche : La tombe en pyramide d’Arqamaniqo dans la nécropole Sud de Méroé (crédit photo : Michel Baud)

A cette époque, la Basse Nubie est, comme l’Egypte, sous l’autorité de la dynastie des Ptolémées. Cette dynastie porte le nom de son fondateur, le célèbre général d’Alexandre le Grand. L’Egypte ptolémaïque et Kouch entretiennent alors des relations de commerces fructueuses mobilisant des produits exotiques. C’est dans ce contexte que les Kouchites établissent un nouveau système d’écriture, que l’on appelle aujourd’hui l’écriture méroïtique. Le plus ancien nom retrouvé dans cette langue est celui de la reine Shanidakheto.

 Reproduction  d’un relief de la chapelle funéraire de Shanadakheto


Reproduction d’un relief de la chapelle funéraire de Shanadakheto

Cependant il aurait été rédigé à une date largement postérieure. C’est peut-être sous le règne de son successeur, Tanyidamani, qu’apparaîtra l’écriture méroïtique. A cette époque apparaît aussi la tradition d’utilisation de noms de couronnement en langue kouchite.

Le roi Tanyidamani © The Walters Art Museum

Le roi Tanyidamani © The Walters Art Museum

Toutefois vers 200 avant notre ère, les relations entre Kouch et l’Egypte ptolémaïque vont nettement se compliquer. Des Egyptiens du Sud, sous l’autorité d’un certain Hor Wennofer se rebellent contre l’autorité égyptienne. Cette rebellion se fait avec l’appui de Kouch . Hor Wennofer parvient à prendre Thèbes en 205.

Les Kouchites réoccupent la Basse Nubie à la même époque. Durant cette période, les souverains de Kouch Arkamani et Adikhalamani s’attachent notamment à des travaux de construction et à intégrer, dans des textes religieux, de montrer l’unité de la Basse Nubie et de Kouch.

Toutefois, les Ptolémées finirent par défaire les Thébains en 186. Ils rétablissent et à rétablir leur contrôle sur la Moyenne et la Haute Egypte, contrôlées par les Thébains ainsi que sur la Basse Nubie contrôlée par les Egyptiens. Une inscription égyptienne rédigée après l’incident appelle Kouch ‘le pays des ennemis d’Horus et de Ré’. Durant cette période, où les rois Arkamani et Adikhalamani régnèrent, les contacts commerciaux entre Egypte et Kouch s’amoindrirent.

Les révoltes égyptiennes natives contre le pouvoir des Ptolémées continuent toutefois. Ces derniers durent progressivement se retirer de Basse Nubie au début du 1er siècle avant notre ère. C’est certainement à cette époque que les Kouchites regagnent le contrôle de la Basse Nubie. Ils y installent un gouverneur, le Peseto, (équivalent du vice-roi de Nubie égyptien). Le premier Peseto attesté est Tasemerese.

A cette période, Kouch est impliqué dans un commerce incluant l’or, les esclaves, les éléphants et d’autres produits tropicaux avec le monde méditerranéen.

Le conflit avec Rome

En 30 avant notre ère le futur empereur romain Auguste conquiert l’Egypte ptolémaïque de Cléopatre et Marc-Antoine. Peu après, une nouvelle révolte a lieu en Haute Egypte avec l’aide des Kouchites. Cette révolte est toutefois rapidement matée par les Romains. Ceux-ci installent un représentant pour gouverner la Basse Nubie qu’ils viennent de conquérir.

En 25 avant notre ère, une expédition romaine contre l’Arabie et contre Kouch est prévue. Le préfet d’Egypte est dépêché en Arabie avec ses troupes. Les Kouchites, sous la direction du roi Teriteqas, puis d’une Candace , probablement Amanirenas profitent de la situation et attaquent les premiers. Ils pillent plusieurs villes de Haute-Egypte et capturent des prisonniers et des trophées. Le plus célèbre d’entre eux est une statue d’Auguste.

Tête d’Auguste trouvée à Méroé au Soudan (©Trustees of the British Museum)

Tête d’Auguste trouvée à Méroé au Soudan (©Trustees of the British Museum)

La même année, une armée menée par le nouveau préfet Caius Petronius défait les Kouchites lors de la bataille de Dakka et installe une forteresse sur le site de Pedeme (Primis en latin) en Basse Nubie.

Les Kouchites se rebellent toutefois à nouveau et se rendent vers la forteresse de Pedeme. Le préfet Petronius étant toutefois arrivé le premier, les deux camps y discutent vraisemblablement de paix.

En 20/21, Auguste signa le traité de Samos qui est globalement favorable aux Kouchites. Ils ne paieraient plus de taxes aux Romains, conserveraient leur indépendance, mais verraient la frontière de leur royaume remonter à Hiera Sycaminos / Maharraqa.

Carte de la Vallée du Nil après le traité de Samos en 20/21 ap. J.C.   (Sandro CAPO CHICHI /  nofi.fr)

Carte de la Vallée du Nil après le traité de Samos en 20/21 ap. J.C. (Sandro CAPO CHICHI / nofi.fr)

La reine Amanirenas, est mentionnée dans plusieurs documents kouchites, dont un fait peut-être référence au conflit contre Rome. Elle aurait fait preuve d’un exceptionnel courage dans sa guerre contre Rome et aurait été décrite comme ayant « un courage au dessus de son sexe ».

Son fils Akinidad mentionné dans de nombreux monuments avec sa mère, n’accède toutefois pas au trône.

Il portera les titres de pqr (peut-être un prince ?) et de peseto, c’est à dire de vice-roi. Il se distinguera aussi par de nombreuses constructions et par des représentations, où il est étrangement représenté comme le serait un roi.

La reine Amanishakheto © Khartoum, Soudan, Musée national

La reine Amanishakheto © Khartoum, Soudan, Musée national

La reine Amanishakheto © Khartoum, Soudan, Musée national

C’est Amanishakheto qui accède au trône après Amanirenas. La prospérité de son règne nous est connue par la richesse de son trésor royal actuellement exposé en Allemagne.

Bracelet du trésor funéraire d’Amanishakheto (© Musée égyptien de Berlin)

Bracelet du trésor funéraire d’Amanishakheto (© Musée égyptien de Berlin)

Elle suivie sur le trône par une autre femme, Nawidemak. Il a été proposé que cette succession de trois femmes sur le trône de Kouch a été le résultat de troubles dynastiques.
Le règne du souverain suivant, Amanikhabale, semble avoir été prospère et consacré à des travaux de restauration au sud comme au nord du royaume.

Dans la première moitié du 1er siècle après notre, Méroé assiste à l’apogée de la civilisation pharaonique. Son théâtre est le règne de Natakamani, sa co-régente Amanitore (mère ou épouse) et du prince héritier Arkhatani.

Le roi Natakamani ; La reine Amanitore (© Musée égyptien de Berlin)

Le roi Natakamani ; La reine Amanitore (© Musée égyptien de Berlin)

On y recense la création, l’élargissement et la restauration de temples, la fondation d’un palais mobilisant des influences égyptiennes notamment. Sous leur régence est également réintroduite l’utilisation des noms de couronnements égyptiens et l’utilisation de hiéroglyphes égyptiens à des fins plus diverses. Ces influences sont probablement une volonté de renaissance avec pour référence la période kouchite du royaume de Napata.

Temple du dieu Amon à Naga ( © Michel Baud)

Temple du dieu Amon à Naga ( © Michel Baud)

Peu après leur règne monte sur le trône Amanakhareqem dont le règne nous est notamment connu par des statues de bélier et par un temple à son nom. Le siècle suivant constitue une sorte de période obscure dans l’histoire de Kouch.

Mis à part quelques noms de rois trouvés ici et là, les règnes des Qore de cette période sont mal connus. la documentation la plus importante nous provient au contraire de Basse Nubie qui était à l’époque occupée par les Kouchites. Des inscriptions en écriture méroïtique ont été trouvées dans des temples de Basse-Nubie de cette époque. Elles nous informent sur de nombreux éléments de la vie, notamment familiale, des habitants de cette région.

Le 3ème siècle de notre ère voit le déclin du royaume de Kouch. Sous la pression des Blemmyes, ancêtres des Beja modernes , les Romains semblent avoir perdu le contrôle de la Basse Nubie et établissent officiellement la frontière sud de l’Egypte à Assouan au profit des Kouchites ou des Nobades .

Représentation d’un captif noba (©Trustees of the British Museum)

Représentation d’un captif noba (©Trustees of the British Museum)

Représentation d’un captif noba (©Trustees of the British Museum)

Quoi qu’il en soit, les Peseto kouchites ont beaucoup de peine à gérer les assauts des Blemmyes et des Nobades. Ils leurs cèdent progressivement le contrôle de la Basse-Nubie.

La dernière pyramide royale est construite au milieu du 4ème siècle. La nécropole royale, en parallèle avec le pouvoir royal, se dédouble : au sud près de Méroé et au nord, sur le site de Qoustoul.

Les deux centres du pouvoir royal kouchite au 4ème siècle.   (© nofi.fr)

Les deux centres du pouvoir royal kouchite au 4ème siècle. (© Sandro CAPO CHICHI / nofi.fr)

La dernière inscription en écriture méroïtique date d’environ 420 après notre ère. Elle est rédigée au nom d’un certain Kharamadoye qui s’y présente comme qore ’roi’ mais qui était probablement un Nobade. Cette population, une des populations ancêtres des Nubiens modernes récemment arrivés de la région du Kordofan avaient conquis peu avant le territoire kouchite.

A cette époque, vers 350, le roi d’Aksoum (actuelle Ethiopie) Ezanas mentionne sur deux stèles qu’il a combattu victorieusement les Noba (terme apparemment générique pour les ancêtres des Nubiens modernes), en traversant le territoire des Kasou, (terme désignant Kouch). Il s’agit probablement d’une référence à une riposte des Aksoumites face à une tentative d’invasion de leur royaume par les Nubiens qui avaient envahi Kouch.

C’était le début de la fin du royaume de Kouch, dont les cultures, les langues et les populations allaient perdurer mais progressivement être assimilées à celles de leurs anciens ennemis nubiens.

Culture et Société du royaume de Méroé

On distingue souvent le royaume de Napata de celui de Méroé, outre le déplacement de la nécropole du premier site vers le second par une plus grande influence de la culture kouchite indigène à Méroé qu’à Napata.

Cette influence se manifeste d’abord via la création, vers 100 après notre ère de l’écriture d’un système d’écriture indigène, bien qu’inspiré des hiéroglyphes égyptiens, et qui transcrit non plus l’égyptien, mais la langue des Kouchites. Il s’agit d’un alpha-syllabaire, c’est-à-dire d’une écriture utilisant à la fois des signes représentant des syllabes et d’autres des sons.

L’empreinte de la culture indigène kouchite se mesure également à travers la ré-émergence de dieux indigènes dans le panthéon royal. On compte ainsi Apede (aussi appelé Apedemak), dieu guerrier et créateur à tête de lion ;

Le dieu Apedemak © The Walters Art Museum

Le dieu Apedemak © The Walters Art Museum

Amesemi, sa parèdre, une femme aux traits plus caractéristiques des femmes kouchites : cheveux courts et crépus, embonpoint, scarifications, etc.

La déesse Amesemi © Khartoum, Soudan, Musée national

La déesse Amesemi © Khartoum, Soudan, Musée national

Le dieu Shebo (ou Sebioumeker) dont le rôle devait approcher celui du dieu Osiris de qui il avait peut-être été rapproché dans des textes égyptiens antérieurs.

Le dieu Shebo ( © NyCarlsbergGlyptotek) )

Le dieu Shebo ( © NyCarlsbergGlyptotek) )

Le rôle du dieu Aresnouphis probablement originaire de peuplades de Nubie non-kouchites semble avoir été similaire à celui de Shebo dans son association à la royauté, à la chasse et à la guerre.

Les dieux Sébioumeker, Amon et Aresnouphis à Musawwarat em Sufra ( © Sudanarchäologischen Gesellschaft zu Berlin / Humboldt-Universität)

Les dieux Sébioumeker, Amon et Aresnouphis à Musawwarat em Sufra ( © Sudanarchäologischen Gesellschaft zu Berlin / Humboldt-Universität)

Les dieux Sébioumeker, Amon et Aresnouphis à Musawwarat em Sufra ( © Sudanarchäologischen Gesellschaft zu Berlin / Humboldt-Universität)

Un dieu soleil appelé Mash, fait aussi partie intégrante du panthéon.

Reproduction d’un relief rupestre repésentant le prince Shotrkakor et d’une divinité solaire, peut-être Mash (© Nathalie Couton-Perche)

Reproduction d’un relief rupestre repésentant le prince Shotrkakor et d’une divinité solaire, peut-être Mash (© Nathalie Couton-Perche)

Les dieux d’origine égyptienne ont toutefois toujours une place importante dans le panthéon kouchite. Le dieu Amon kouchite, mélange d’un dieu indigène et du dieu Amon égyptien et connu depuis la colonisation égyptienne semble avoir continué d’être le dieu de la dynastie royale.

Sans titre 19

Statue kouchite du dieu Amon : Khartoum, Soudan, Musée national

D’autres dieux égyptiens semblent avoir continué à être adorés par les Kouchites : c’est le cas d’Isis et d’Osiris, prononcés respectivement Wosh et Asore dans leur langue, Horus, prononcé Ar, etc.

Outre l’influence égyptienne héritée de la colonisation de Kouch, se transmet une influence héllénistique sur Kouch à travers l’Egypte ptolémaïque. Le roi Arqamaniqo aurait notamment été un amateur de cette culture. L’influence se manifeste notamment dans les arts, l’architecture ou l’artisanat.

‘La Vénus de Méroé’ / © Brian J. McMorrow

‘La Vénus de Méroé’ / © Brian J. McMorrow

Statue d’un homme dans un bain à Méroé dans la pose gréco-romaine ( © Ny  Carlsberg Glyptotek)

Statue d’un homme dans un bain à Méroé dans la pose gréco-romaine ( © Ny Carlsberg Glyptotek)

Le souverain, appelé ‘qore’ dans la langue des Kouchites est généralement un homme.

 

Le prince Arikankharor massacrant ses ennemis

Le prince Arikankharor massacrant ses ennemis

Toutefois, entre le milieu du 2ème et du 1er siècle avant notre ère, quatre femmes montent sur le trône : elles portent le titre de ‘Candaces’, mot signifiant ‘sœur’ qui est écrit dans les textes kdke ou ktke. Il s’agit de Shanadakheto, Amanirenas, Amanishakheto et Nawidemak. En plus d’être des reines, elles portent aussi le titre de qore, ‘souverain’. Il semble que leur montée sur le trône devait être légitimée par un prince. Leur accession au pouvoir serait le résultat d’un long processus de prise de poids politique déjà en cours lors du royaume de Napata.

L’apparence idéale des femmes de pouvoir kouchites semble avoir été celle de femmes opulentes, voire obèses. Ce trait culturel semble s’être retrouvé en Egypte prédynastique et dans le pays de Pount (Erythrée ancienne).

La reine Amanishakheto © Khartoum, Soudan, Musée national

La reine Amanishakheto © Khartoum, Soudan, Musée national

La reine de Pount  (© Musée du Caire)

La reine de Pount (© Musée du Caire)

En dehors de ce cas particulier, les femmes kouchites de la période de Méroé ne semblent pas avoir exercé de fonction d’importance au sein de la société . Les femmes kouchites se présentant dans les textes locaux le font par rapport à leur filiation par rapport à un homme à la fonction politique d’importance .

La monnaie n’aurait apparemment pas existé à Kouch durant la période de Méroé, le commerce se faisant par le biais du troc. Les échanges, basés sur l’exportation de produits tropicaux africains vers l’Afrique du Nord et l’Eurasie seraient entièrement sous le contrôle du pouvoir royal. Il s’établit toutefois peu à peu un fournisseur de produits tropicaux concurrent de Kouch en la personne du royaume d’Aksoum qui devient peu à peu le premier fournisseur de l’Empire romain. Cette montée en puissance d’Aksoum économique, ainsi que son ascension militaire aurait contribuées à la chute du royaume de Kouch .

Carte de la campagne d’Ezana d’Aksoum en territoire kouchite ( © Sandro Capo Chichi / nofi.fr)

Carte de la campagne d’Ezana d’Aksoum en territoire kouchite ( © Sandro Capo Chichi / nofi.fr)

Carte de la campagne d’Ezana d’Aksoum en territoire kouchite ( © nofi.fr)

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