POLITIQUE

NELSON MANDELA, UN TRAÎTRE ?

Icône de la sagesse dans le monde entier, Nelson Mandela n’en demeure pas moins critiqué par un grand nombre d’Afro-descendants qui lui reprochent ses relations complaisantes avec l’Occident après sa sortie de prison, allant jusqu’à le qualifier de ‘traître’.

Par Sandro CAPO CHICHI / nofi.fr

Dans les traditions africaines que je connais, un jeune n’est pas supposé questionner le comportement d’un ancien, dont la plus grande expérience de la vie est censée faire référence. C’est ce que dit Nelson Mandela dans son autobiographie :

« Les premières fois que je suis allé chez les Blancs, j’ai été stupéfait par le nombre et la nature des questions que les enfants posaient à leurs parents – et par l’empressement des parents à leur répondre. Chez moi […], les adultes donnaient simplement l’information qu’ils jugeaient nécessaire. »

Du haut de mes quelques dizaines d’années à l’heure où j’écris cet article, je ne me permettrai pas de critiquer Nelson Mandela qui, à 95 ans, a atteint le statut d’ancêtre.

Je vivrai certainement pas l’expérience qu’il a vécu. Celle qui lui a valu d’être privé d’influer sur le monde dans lequel il avait décidé de concentrer toute son énergie. Cette expérience qui l’a empêché de mettre toute sa force dans l’essentiel de son combat, à savoir la libération de son peuple, et de se voir attaquer pour ses idées, le tout durant plus de trente ans.

En tant que jeune Africain ayant accès à l’information, je me contenterai, dans cet article, de présenter un certain nombre d’actions imputables à Nelson Mandela. Des actions qui m’ont interpellé quant à leur pertinence, ou non, sur l’avenir de l’Afrique. Je crois pouvoir en expliquer certaines. D’autres restent pour l’heure sans réponse.

J’espère que mon expérience de la vie (si elle se révèle suffisamment grande) me permettra un jour de comprendre le bien-fondé de certains choix politiques de Nelson Rolihlahla Mandela.

Le SIDA / VIH
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Carte représentant le taux de personnes atteintes du VIH  dans les pays africains chez les 15-49 ans
Nelson Mandela reconnaît lui-même certaines erreurs de jugement dans son parcours politique.

Ainsi, il admet avoir négligé le traitement du VIH en Afrique du Sud. L’Afrique du Sud était, en 2011, le pays du monde le plus touché par le VIH, avec 5,6 millions et 270 000 morts dans l’année. L’absence d’éducation et d’information sur la question a conduit à des événements tragiques. On se souvient, par exemple, en 2001, d’une odieuse série de viols collectifs d’hommes séropositifs sur des bébés sud-africains de 8 et 9 mois basés sur une légende répandue dans le pays selon laquelle « violer des vierges » permettait de guérir du SIDA…[1]

Après avoir reconnu son erreur, Mandela a milité activement contre la propagation de l’épidémie, qui, en 2005, a eu raison de son fils Makgatho, âgé de 55 ans.

 

Droits et mariage des homosexuels 

Militant sud-africain pour les droits homosexuels portant une pancarte lisant, "me violer, me haïr et m'assassiner ne me guériront pas (de l'homosexuaité)"

Militant sud-africain pour les droits homosexuels portant une pancarte lisant, « me violer, me haïr et m’assassiner ne me guériront pas (de l’homosexuaité) »

Je n’apprendrai à personne qu’en Afrique, et dans la diaspora noire en général, l’homosexualité est rejetée. Non pas par bigoterie, mais parce qu’elle est généralement considérée comme une abomination, à l’instar de la plupart des pratiques sexuelles déviantes. A fortiori quand elle revêt l’avatar de groupes occidentaux militants, parfois provocants et traumatisants pour les mentalités africaines traditionnelles. Sans porter ici de jugement sur l’homosexualité, on peut se demander si, comme le rétorquait le Président sénégalais Macky Sall à Barack Obama en juin 2013, il ne fallait pas attendre, pour régler cette question, l’évolution des mentalités.

Nelson Mandela, dès le début de son mandat s’est dit favorable à la légalisation de l’homosexualité et du mariage gay. Aujourd’hui, bien qu’ayant légalisé l’homosexualité en 1998, l’Afrique du Sud, cinquième pays du monde à avoir adopté le mariage gay en 2006, reste la proie d’importantes violences homophobes lesquelles laissent les autorités plutôt indifférentes.

 

La Commission Vérité et Réconciliation

Nelson Mandela et lancien Président afrikaner raciste , P.W. Botha

Nelson Mandela et lancien Président afrikaner raciste , P.W. Botha

À partir de 1995, Nelson Mandela a lancé la Commission sud-africaine de la Vérité et de la Réconciliation (CVR). Son objectif était de recenser toutes les violations des droits de l’homme survenues pendant la période de l’apartheid, depuis le massacre de Sharpeville en 1960.

Supposée offrir une réconciliation et une transition paisible à l’Afrique du Sud, la CVR offrait aux auteurs des violations des droits de l’homme l’amnistie en échange de leur authentique témoignage.

Certains criminels avérés, comme les cinq policiers assassins de Steve Biko, leader du Black Consciousness Movement (1946-1977), qui comme de dizaines d’autres prisonniers politiques a « succombé à son interrogatoire », sont restés impunis.

Ils ont demandé l’amnistie, prétendant que Biko les avait agressés, et s’était blessé en se cognant la tête contre un mur[1]. Les policiers n’obtinrent pas l’amnistie, mais ne furent pas condamnés non plus. Une prescription empêchant la justice sud-africaine de relancer les poursuites était entrée en vigueur.[2] La vérité sur la mort de Steve Biko n’a jamais été entendue.

Quant au président du régime raciste P.W. Botha (1984-1989), il refusa purement et simplement de comparaître, comparant la Commission Vérité Réconciliation à un « cirque » et n’éprouvant aucun regret quant à l’apartheid.

De nombreuses victimes et proches de victimes ont violemment critiqué cette CVR. Les Sud-Africains en général ont une opinion négative du traitement de faveur réservé aux criminels de l’apartheid par la CVR [3].

Dans ce cas, je me demande pourquoi Mandela n’a pas remis dans les mains du nouveau pouvoir la possibilité de juger les criminels de l’apartheid.

Les Noirs n’étaient-ils pas capables de rendre une justice équitable ? Peut-être Mandela pensait-il que le climat de fin de régime d’apartheid (meurtre du militant Chris Hani par un suprématiste blanc, meurtres de Blancs par des organisations noires, violences entre membres de l’ANC et de l’Inkatha) exigeait une politique nationale de réconciliation et de paix.

Toujours est-il que ce choix est régulièrement mis en avant par les pays occidentaux pour faire de Mandela l’un des plus grands hommes de l’Histoire récente, alors que les États occidentaux ont rarement agi dans le véritable intérêt des pays africains. Peut-être cette décision était-elle véritablement celle du président sud-africain. Peut-être que les intérêts de l’Afrique et de l’Occident se sont temporairement confondus.

L’abandon de l’arme nucléaire

En 1990 et 1991, l’Afrique du Sud fut la première nation de l’histoire à renoncer à son arsenal nucléaire assemblé dans les années 70 et 80. En 1991, Waldo Stumpf, alors chef de la corporation de l’énergie nucléaire sud-africaine, dit à un journaliste que cette décision avait été largement motivée par la perspective de l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement à majorité noire.[4]

De même, Magnus Malan, ministre de la Défense sous les présidents Botha (1984-1989) et De Klerk (1989-1991), rapporte avoir entendu des contacts américains s’opposer à la récupération des armes nucléaires par l’ANC (National African Congress, le parti de Nelson Mandela, ndlr). Une nouvelle fois, les intérêts de l’Occident, et la crainte de voir les Noirs hériter de l’arme nucléaire, coïncident avec les opinions de Nelson Mandela.

Car alors que le gouvernement De Klerk avait déjà détruit toute trace de l’arsenal nucléaire sud-africain avant son accession au pouvoir, Mandela se réjouit, en 1993, au nom de la paix, de la décision de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA, devenue UA, Unité Africaine) de faire de l’Afrique une zone exempte d’armes nucléaires [5].

Mandela et F.W. De Klerk

Mandela et F.W. De Klerk

 

En conclusion, je dirai que certains choix de Mandela m’ont totalement surpris. Un grand nombre d’actions et de décisions prises par le premier président noir d’Afrique du Sud ont fait le bonheur de pays occidentaux, qui ne sont pas connus pour être de sincères amis de l’Afrique.

Le fait que l’Occident en ait fait un héros de son vivant, alors qu’il ne l’a fait pour d’autres qu’après les avoir assassinés renforce cette impression.

Toutefois, je pense comprendre le message de paix de Mandela et le trouve cohérent. Comme dit plus haut, la plupart des Sud-Africains ont reproché à la Commission Vérité et Réconciliation de ne pas avoir puni de nombreux criminels de l’apartheid.

Mais d’un point de vue plus global, selon un sondage effectué en 2005 [6], cette commission aurait majoritairement été approuvée par les Sud-Africains, notamment par les Noirs, pour ce qui concerne le fait d’avoir permis à certaines victimes d’obtenir des compensations financières et aux familles de connaître la vérité sur ce que les leurs ont subi.

Encore une fois, sans le recul ou l’expérience de la vie de Nelson Mandela, il m’est impossible de l’accuser, comme le font certains, de traîtrise à l’Afrique.

J’espère et je suis même convaincu que, comme il le disait dans son fameux discours d’avril 1964, l’Histoire lui donnera raison.

[1] JET, 20 avril 1998, Johnson Publishing Company, p. 36

[2] http://www.nzherald.co.nz/world/news/article.cfm?c_id=2&objectid=3527718

[3] The Truth about Truth and Reconciliation in South Africa James L. Gibson, International Political Science Review / Revue internationale de science politique , Vol. 26, No. 4 (Oct., 2005) , pp. 341-361

[4] The Rise and Fall of the South African Bomb, Peter Liberman, International Security , Vol. 26, No. 2 (Fall, 2001) , pp. 45-86

[5] http://www.huffingtonpost.com/vincent-intondi/nelson-mandela-and-the-bo_b_4407788.html

[6] The Truth about Truth and Reconciliation in South Africa James L. Gibson, International Political Science Review / Revue internationale de science politique , Vol. 26, No. 4 (Oct., 2005) , pp. 341-361

[1] http://news.bbc.co.uk/2/hi/africa/1703595.stm